Albania

A fleur de fables : extraits de poésies de Dritero Agolli

dimanche 9 janvier 2011 par en

La revanche de la cigale

Assez rude il a été, le regretté La Fontaine,

Envers nos aïeules et bisaïeules,

Quand il prétendait qu’à trop chanter, à la saison d’été,

Elles en oubliaient les affres du labeur,

Au point de mendier, l’hiver venu, les prêts de la fourmi.

Vrai, assez rude s’est montré le regretté La Fontaine.

.../...

Le plaidoyer du vieux loup

Et vous, qui passez votre vie à écrire sur moi,

Ethnographes, essayistes, poètes, conteurs,

Tous riches du salaire que vous tirez de mes exploits,

Ne dévorez-vous pas chair de veau ou d’agneau plus encore qu’un loup ?

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Le jour

Aussi nu qu’une branche d’érable après la pluie,

Le jour approche, pâle, humide, fragile,

Il jette un œil par la fenêtre, passe timidement la porte,

Chétif, sans poids ni force.

 

Et tu penses alors : saura-t-il bien tenir sur ses jambes ?

Une si frêle créature est-elle vouée à grandir ?

Mais dans le temps même où tu t’interroges, voici que l’ombre capitule,

Et qu’il a pris le pouvoir.

©Reproduction interdite sans l’accord de l’éditeur.


La mer

La mer, obstinément, se flagelle soi-même,

Sans flancher ni défaillir un instant,

Fouette de ses mains sa poitrine gonflée,

Sous le martyre qu’elle endure.

 

Elle roule, cogne, mord à la roche,

Mugit, gronde et gémit…

Rien n’arrête jamais ce formidable battement

Car il dépend de lui que le monde respire.

©Reproduction interdite sans l’accord de l’éditeur.


Paysage avec route

Du haut de ma fenêtre, je vois la route s’enfoncer au loin, sous la canicule.

Un enfant passe, qu’a roussi le soleil,

Et s’en va, attaquant la pente, tête droite,

Les bras ballant comme deux branches.

 

Va, petit, va, dans la fournaise de l’été,

Va, dompte ce cheval à l’échine rebelle

Dont la crinière flamboie comme un brandon,

Pousse-le au plein cœur de la montagne verte.

 

Ainsi te parlé-je car homme devient celui qui force le chemin,

Tout comme tourterelle se fait la tourterelle à l’heure de l’envol.

Je ne saurais oublier cette rude vérité apprise de la vie :

Et l’huile et le vinaigre trempent nos âmes, au fil de nos pas.

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Le papillon de nuit

Je suis le papillon de nuit qui tourne, tourne

À l’entour de la lampe, dont le halo m’attire.

Puis qui replonge dans la nuit

Sitôt que me happe le feu dont je meurs.

 

Je demeure perplexe devant ce mystère :

Je mène d’abord ma vie de noctambule,

Puis, cédant à l’ennui, recherche la lumière,

Comme pour rendre l’âme à vouloir m’y frotter.

©Reproduction interdite sans l’accord de l’éditeur.


Parole de lune

La lune, comme une barque jaune,

Glisse sur le fond noir d’une mer de montagnes,

En quête des âmes qui sombrèrent autrefois,

Empoignées l’une à l’autre,

Et qu’emporta le flot des tourments et des songes.

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Les poissons

Les poissons ont des manières qui m’intriguent, me désarment,

Avec cette bouche dédaigneuse qui ricane sous tes yeux,

Puis cet air d’horripilante indifférence qu’ils prennent,

Subitement, au moment de te tourner le dos.

 

Ils ne souffrent même pas mon ombre, je le sens bien.

Ah, ces poissons ! Ce n’est pas moi qui ferai tiquer leur œil de verre !

La gueule ouverte d’une branchie à l’autre, comme pour vomir,

Ils me lancent à la face : puisse ton crâne éclater en morceaux !

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Les deux frères et le loup

Il était une fois, oyez bonnes gens,

Deux frères faisant paître les sept brebis de leur troupeau.

 

Or voilà qu’une nuit, les loups tombèrent sur elles,

En saisirent deux, et filèrent à toutes jambes.

 

Le vol constaté, les deux frères aussitôt ameutèrent les chiens

Et, rattrapant les loups, sauvèrent leurs proies d’une mort assurée.

 

Transportés d’aise, après pareil exploit,

Ils convièrent leurs amis à le fêter ensemble.

 

Tous burent d’abondance jusqu’au petit matin,

Dévorant non pas deux bêtes du troupeau, mais les sept.

©Reproduction interdite sans l’accord de l’éditeur.

Lire également : A fleur de fables ... une anthologie poétique de Dritëro Agolli , Fondencre Editions et la poésie albanaise , Paris : Alexandre Zotos présente "À fleur de fables" de Dritëro Agolli, le 1er avril et LA POESIE EN ALBANIE (1990-2006)


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