Albania

Albania : rencontre autour d’Omer KALESHI, mercredi 6 juin

vendredi 8 juin 2012 par ALBANIA , en

L’association Albania a organisé, mercredi 6 juin 2012, une rencontre avec le peintre Omer Kaleshi. Elle était animée par l’écrivain Luan Rama qui présentera l’ouvrage "Le Verbe des Omériques" réunissant des poésies offertes au peintre par ses nombreux amis poètes. Exposition de tableaux de l’artiste.

Le message poétique d’Ömer Kaleşi

« ÖMER KALEŞI. LE VERBE DES « ÖMERIQUES » ». Textes réunis et présentés par LUAN RAMA

Ce n’est pas la première fois que l’œuvre d’un peintre trouve un écho dans les pages d’un livre ou d’une anthologie, comme cela se passe fréquemment avec les grands artistes de l’humanité. L’idée de cette publication à commencé avec Jacques Lacarrière, le poète, l’écrivain et le philosophe français particulièrement passionné par les tableaux de son vieil ami Ömer Kaleşi, par ses derviches et ses bergers et qui, il y a quelques années, inspiré par ces visages « à la fois prosaïques et saints », « où se lit la survie obsédante et presque hallucinée d’une blessure », avait écrit 25 poèmes pour 25 de ses tableaux. C’était évidement un dialogue poétique et intime du poète avec chaque tableau choisi par lui, un dialogue avec les derviches qu’il avait dans sa maison, écrivant « le berger serein des saisons / et tu contemples au loin le défilé des jours / comme lente caravane aux pâtures du Temps… »

Exactement dans cette même inspiration, d’autres poètes de France, de Turquie, de Macédoine, d’Albanie et de Kosova, amis du peintre, en même temps fins connaisseurs de son œuvre, ont uni leurs voix, dans cet hymne poétique, dramatique et tragique et aussi mystique et divin, parce que, au-delà de la verrière de l’atelier du peintre commence l’espace céleste, cette galaxie où les yeux du peintre souvent méditent à la recherche de ses « têtes », de ses portraits qui viennent toujours d’horizons lointains de sa mémoire et qui sont la quintessence de sa création.

Chaque poésie de ce livre est un dialogue entre le poète et le peintre, entre le poète avec un ou plusieurs de ses tableaux, avec son univers et sa quête artistique au cours de longues années, ou simplement avec juste l’impression de l’instant dans son atelier, devant son chevalet ou sa spatule fidèle, devant ses couleurs, ce rouge, ce noire ou cet ocre, sans oublier le blanc de la toile, avec ce monde étrange cré sous le toit de cet immeuble du boulevard Arago. Souvent, les poètes impatients, en ont monté les marches pour voir ses derniers tableaux, pour contempler et découvrir ces « têtes » que le peintre posait les unes après les autres sur le grand chevalet et dont la peinture était encore fraiche.

Oui, les poètes sont des amis proches et intimes du peintre, connus au fil du temps, à travers les Balkans ou dans les capitales européennes. Ils connaissent son univers et savent d’où il vient. Sa vie englobe presque tous les Balkans et une partie du drame balkanique. Ils savent que ce peintre n’a pas besoin de modèle ; sa vie seule est peinture, sa philosophie franchit toutes les frontières et les religions qui séparent les peuples ; ils savent que même si les yeux dans ses tableaux sont fermés, ils voient…Les poètes savent aussi que ses premiers maitres sont et restent Goya et Rembrandt et que sa couleur préférée est le rouge, ce rouge, comme l’écrit la poétesse française Laure Cambau, est comme le sang : « tu comptes les jours dans l’horloge de tes rouges / tu vois ton ciel futur / tu comptes les toiles à venir… » Et si les amis du peintre demandent d’où viennent toutes ces « têtes », la réponse est dans leurs poèmes.

Cette marche de « têtes » qui défilent sans arrêt, émergeant des troncs coupés ou des paniers, ces « têtes » suspendues sur des fils, sont les images d’une vie, une procession inachevée qui est son histoire avec les joies et les souffrances du « drame balkanique » qui est devenu le thème crucial du peintre. Voila pourquoi, dans un de ses poèmes, Özdemir Ince qualifie son ami peintre de « poète du saz, Ömer le troubadour / ascète des Balkans aux pieds-nus, sans sandales / recueille la Poussière du Monde… », en se référant au grand poète soufi Younus Emré, un des poètes très aimé de Kaleşi.


Souvent, la peinture d’Ömer suscite d’emblée un sentiment poétique. Peut-être par l’effet de surprise, quand le poète se trouve en face de ces « têtes » étranges ou quand il entre dans cet atelier, entouré de tableaux et de dizaines d’objets balkaniques ou bien lorsqu’il fait face à cette table accrochée au mur et recouverte de compteurs électriques, de thermostats ; ainsi que d’autres appareils, digne d’une « cabine-voyageur » pour l’autre monde de Jules Verne. Quand j’ai reçu de la poétesse Laure Cambau les cinq premiers poèmes dédiés à Ömer, j’ai pensé qu’elle n’allait plus en écrire d’autres. Mais chaque fois qu’elle montait les escaliers du peintre, d’autres étincelles poétiques s’allumaient et de nouveaux poèmes naissaient de son âme. D’un rendez-vous à l’autre, d’une montée à l’atelier à l’autre, le nombre des poèmes augmentait. Les 26 poèmes (et d’autres qu’elle écrira plus tard) feront un livre à part.

Quelque chose de semblable m’était arrivé à moi aussi. Après deux poèmes écrits il y a quelques années, un soir en me promenant avec Ömer sur le boulevard Arago, vers Denfert Rochereau, nous nous sommes arrêtés devant les ateliers de la Cité Fleury. Nous observions les fenêtres et nous songions à des années lointaines, il y a un siècle, quand, à ses débuts, travaillait ici Modigliani ; à côté de son atelier se trouvait celui de Maillol et aussi ceux d’autres grands artistes. Pendant des années, chaque soir, Ömer faisait sa promenade et regardait, curieux et intrigué, les lumières de ces ateliers que les habitants appelaient Cité Fleury. Au retour de cette soirée, j’ai écrit un poème précisément sur ce rendez-vous presque quotidien d’Ömer avec les grands maîtres d’autrefois, anciens habitants du même boulevard.

Dans son atelier, tous ses amis poètes sont souvent réunis, assis devant ses tableaux, autour de sa table basse en bois, travaillée de ses mains, devant un verre de raki, « le raki béni » d’Ömer. Chez-lui, j’ai rencontré plusieurs fois son grand ami Jacques Lacarrière et plus tard Laure Cambau, Ozdemir Ince, Gil Jouanard, Jordan Plevnes et plusieurs autres. Il est intéressant que même les métaphores des poètes quelquefois se rencontrent pour le même tableau, comme cela se passait entre le poète turc Ince et le poète macédonien Kletnikov. Pour tous les deux, la création d’un tableau par Ömer est comme la préparation du pain, d’un pain particulier, « Pain béni », ainsi qu’écrit Ince. Ömer pétrit un pain rare qui est en quelque sorte « art-pain », une nourriture spirituelle de première catégorie. Quand le poète albanais Petraq Risto m’a envoyé d’Albanie un de ses deux poèmes, intitulé L’Aveugle, je l’ai montré à Ömer et il s’étonna : « A-t-il vu mon tableau l’Aveugle ? » - me demanda-t-il. Des années auparavant, la poétesse Mimoza Ahmeti avait été à Paris et un soir elle était montée à l’atelier de l’artiste pour voir ses tableaux. Quelque temps après son retour, à Tirana, elle avait écrit un poème sur Ömer et entre autres elle avait écrit : « Je revenais du studio-atelier d’Ömer Kaleşi / et je me disais maintenant je préfère sa silhouette plutôt que le personnage en chair et en os… »

Quant à son individualité, à sa particularité dans la peinture balkanique et à ce qu’il apporte à la peinture européenne par son œuvre, avec ses images des steppes d’Anatolie, ses collines de Kërçova et les montagnes du nord de l’Albanie, Ömer est devenu en même temps une inspiration poétique. Dans cette inspiration se mêlent la verve poétique et l’image, la couleur et l’éloquence de la forme, où toujours est l’univers de l’homme, son histoire, le drame et la jubilation de la vie et le triste souvenir d’une guerre absurde. Là est l’artiste lui-même, avec son vécu, son enfance et ce voyage jusqu’à la deuxième décennie du XXI siècle, c’est le créateur infatigable, ce « travailleur terrible » dont parlait Rimbaud, ce moine de la peinture. Et comme l’écrit Kletnikov, « il y trempe son pinceau / dérobant la braise au ciel incandescent / comme pour enfourner son pain / dans la blancheur de la toile. » Oui, « le pain quotidien » d’Ömer Kaleşi se pétrit sur les feux du rouge avec sa couleur préférée, le pourpre du sang humain.

A l’exposition de janvier 2010, une des grandes expositions de cet artiste aujourd’hui à Paris, dans le salon « anti-chambre », au centre, on remarquait un tableau de la série « têtes dans les paniers » : une tête de profil avec un œil particulièrement vigilant. C’était l’autoportrait d’Ömer. Il te semblait que sur ces têtes nombreuses qui remplissaient les trois salons, Ömer veillait comme un berger surveille son troupeau. L’espace d’un instant tu imaginais ces têtes de bergers, de derviches et de paysans des Balkans qui suivaient leur berger éternel, ce descendant de Homère, tous marchant sur le Boulevard Arago vers la Place des Gobelins. Et puis, là-bas, la rue vers la grande porte de la Mairie, Place d’Italie.

Quinze poètes de différents pays de l’Europe, honorent de leur langue et de leur verve poétique l’œuvre de cet artiste pour qui l’art est la seule patrie, en s’unissant à la fin du livre à trois essais de l’écrivain Gil Jouanard, ami du peintre. Il n’y a que des tableaux et des mots, et étonnamment, les mots des poètes ont pris quelque chose du pourpureus d’Ömer…

  Sur la photo : Luan Rama et Omer Kaleshi

LUAN RAMA

Livre publié déjà en trois langues : la version albanaise, macédonienne et française. Une version en langue turque suivra. Les couvertures par Artur Muharremi. Textes de l’albanais en français traduit par Solange d’Angély et Luan Rama.


LES POETES CHANTENT OMER...

« Il y a dans tous ces visages comme une trajectoire de lumière et des cendres, analogue à celle des comètes, un trajectoire qui tour à tour les éloigne et les rapproche de nous. Comme si, tour à tour, ils devenaient un modèle ou une caricature de nous-mêmes. Comme s’ils étaient nos frères de sang ou nous frères de destin. C’est pour cela qu’il est impossible de limiter l’origine comme la nature de ces visages à leur seul contexte acographique. En fait, ils portent en eux et nous transmettent tous les stades de leur trajectoire : anatolien, balkanique, européen et planétaire. Chacun de ces bergers, de ces derviches est image de lui-même par son apparence et esquisse de nous-mêmes par son appartenance… »

Jacques Lacarrière

« Entrez dans ce livre comme on entre dans un temple où tout est saint et consacré à une âme très riche humainement et artistiquement. Ce grand esprit s’appelle Ömer Kaleşi. Tout y est paisible, lumineux et profond comme sont la vie et l’art de cet homme ».

Eftim Kletnikov

« Ömer Kaleşi n’est pas simplement un peintre, ni un être humain, contemporain : il est intemporel. Comme le sont tous les vrais artistes : enracinés dans leur statut clandestin et nomade de citoyen de l’univers, ainsi que furent les premier de nos grands illustrateurs et interrogateurs de la réalité, qui, voilà vingt à quarante mille ans, cherchèrent à sortir de la quotidienne fatalité pour interroger le mystère dont nous sommes à la fois les enfants et les tributaires… »

Gil Jouanard

Par un soir de printemps, en 1994, j’ai vu dans une galerie parisienne de la rive gauche 12 têtes balkaniques anonymes, peintes par Ömer Kaleşi, et je les ai senties infiniment proches de moi. Pourquoi un tel sentiment de parenté avec ces têtes ?

Une affinité territoriale : comme moi, Ömer Kaleşi est né en Macédoine. Son village natal, Srbitza, est séparé du mien, Sloïchtitza, par la rivière Noire, qui, sous le nom d’Erigon apparaît, sinon chez Homère, du moins chez Tite Live et chez d’autres auteurs - romains, byzantins, ottomans et européens - de récits de voyage. Il est une autre raison à cela, métaphysique cette fois : les têtes d ’Ömer Kaleşi ont révélé le domaine secret de mes mémoires transhistoriques… » Jordan Plevnes

Laure Cambau

(France)

Atelier

Le fauteuil regarde le bras droit qui sort du toit et qui cherche une pièce pour manger et un pied gauche pendu avec chaussette rituelle pour mieux fuir sans attraper le froid qui fuit plus vite encore le fauteuil regarde en face une chaussette cadeau d’amour pour enflammer les deux jeunes bergers le fauteuil tourne le dos aux sourates peut-être pour mieux les entendre tu te regardes au chevalet tu te regarde dans le visage exsangue de Jean Baptiste les anges de garde sont partis avec le Christ ils jouent aux cartes en buvant du raki et les nuages se peuplent de têtes il n’y a personne ni rues ni hommes ni portes ni automobiles tu vis caché sur un fond de toile dans un ciel de têtes grises qui te parlent du zinc d’en face tu vis caché là-haut sur un fond de toile et respires l’air des têtes bleues tu ne connais de la terre que la poussière des chemins du village que le dôme d’un Panthéon de proximité que la cendre tiédie de l’étable et puis parfois tu signes de l’envers du pinceau ton monde à l’envers vu d’en haut

Özdemir Ince

(Turquie)

XII.

Des visages de villageois dans l’odeur d’une lampe à carbure !

Ömer comment te gorges-tu autant de la parole des hommes ?

On ne peut savoir si on a faim ou pas. Mais observe bien leurs yeux et tu comprendras.

D’ailleurs c’est en regardant que tu comprends.

Ömer comment supportes-tu leurs regards ? Ne t’approches pas trop tu vas te brûler et nous avec !

Poète du saz, Ömer le troubadour, ascète des Balkans aux pieds-nus, sans sandales,

recueille la Poussière du Monde.

Petraq Risto (Albanie)

L’Aveugle d’Ömer

L’aveugle d’Ömer n’est pas Homère, mais il y a quelque chose d’homérique. Il semble que la lumière échappée de ses yeux est partie se réfugier dans les couleurs et dans les voix, dans les couleurs et dans les voix. L’aveugle tournoie, il n’a pas de corps, il n’a pas de canne : ainsi en est-il avec les planètes. la lumière de l’aveugle s’est réduite en charbon, mais le rêve de l’aveugle a la lumière de ses vœux. L’aveugle d’Ömer n’est pas Homère, mais il y a quelque chose d’homérique.

L’aveugle d’Ömer n’est pas Homère, mais il y a quelque chose d’homérique. L’aveugle d’Ömer vient des hammams : il ne voit pas les nus dans la buée Il ne voit pas la tête de Jean Baptiste sur le plateau de Salomé. L’aveugle d’Ömer a ramassé toute la lumière des Balkans Au Marché de l’Histoire il est venu pour vendre… L’aveugle d’Ömer n’est pas Homère, mais il y a quelque chose d’homérique.

L’aveugle d’Ömer n’est pas Homère, mais il y a quelque chose d’homérique. L’aveugle d’Ömer transforme la lumière en cristal avec le cristal il fait des figurines. Marie dénudée : flamme du foyer qui joue quand elle meurt dans les couleurs, Paris vieilli avec ses caniveaux où bat le cœur du Louvre. Le Bosphore illuminé : piège prophétique imaginé avec mille coups de pinceaux… L’aveugle d’Ömer n’est pas Homère, mais il y a quelque chose d’homérique.

Eftim Kletnikov

(Macédoine)

Ömer Kaleşi peint

1.

Ömer Kaleşi peint le prè-temps s’étale sur sa palette. Il y puise ses couleurs il y trempe son pinceau dérobant la braise au ciel incandescent comme pour enfourner son pain dans la blancheur de la toile.


Les photos de la soirée...

Photos : Loran Biçoku©2012


Portfolio

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