Albania

Ali PODRIMJA : une figure remarquable de la littérature contemporaine

vendredi 3 août 2012 par en , Evelyne Noygues

L’Ambassade de la République du Kosovo en France a organisé, vendredi 27 juillet 2012 à Paris, une cérémonie en hommage au poète Ali Podrimja récemment disparu à l’âge de 70 ans. Au programme : la lecture de plusieurs poésies, en français et en albanais, par les comédiens Simon Pitaqaj et Arben Bajraktari, accompagnés du guitariste Vlashent Sata.

Dans son discours, SE Muhamedin Kullashi a souligné combien le poète a marqué la littérature albanaise pendant plus d’un demi siècle tandis qu’Alexandre Zotos, son traducteur en français, s’est exprimé avec émotion sur le travail et les liens tissés avec l’auteur.

Le poète kosovar Ali Podrimja s’est éteint alors qu’il était l’invité du festival "Les Voix de la Méditerranée", à Lodève au sud de la France. Publié en France aux éditions du Cheyne, il était né en 1942 dans la ville de Gjakova, aux confins du Kosovo et de l’Albanie. Il est probablement parmi les poètes d’expression albanaise les plus traduits dans divers pays et langues. Ses poésies sont traduites en français, allemand, anglais, italien, espagnol, turque, slovène, croate, serbe, macédonien, roumain, polonais et hongrois. Il a obtenu plusieurs prix, nationaux et internationaux, dont celui du romantique allemand Nicolas Lenau, en 1999, à Stuttgart. Nombreux sont ceux qui reconnaissent en lui le poète le plus marquant de la littérature albanaise contemporaine.

Extrait de l’allocution de SE Muhamedin KULLASHI

Apparu sur la scène littéraire vers la fin des années 50, Ali PODRIMJA fait état d’un fort talent poétique dès l’âge de 17 ans avec un premier recueil « Thirje » (Appel). S’il a écrit de nombreuses critiques littéraires, des essais et des articles politiques, c’est surtout par ses poésies qu’il a brillé et acquis l’épithète, souvent répété, d’un des “princes de la poésie albanaise”...

Dans son oeuvre, l’auteur kosovar introduit des ruptures non seulement par rapport au réalisme socialiste mais également aux autres formes qui règnent dans cette période, par son vers, par les motifs, par les figures, les symboles et métaphores. L’usage poétique des mythes fondateurs des Albanais, à travers une subjectivité naissante poétique, apporte des éclairages sur une histoire tourmentée des Albanais et du Kosovo dans les Balkans. Ses réflexions et interrogations sur le passé et le présent, sa quête d’une voie originale, les thèmes de la vie et de la mort, de la guerre et de la paix, de l’amour et de l’angoisse existentielle, marquent son expression lyrique. La révolte face à l’oppression, face à une atmosphère étouffante pour une création libre poétique, est sublimée par la force du langage poétique qui provoque un véritable émerveillement. Ses vers seront néanmoins passés au crible par des gardiens de l’ordre suspicieux...

Les figures, les symboles et les mythes traditionnels des Albanais comme : la maison traditionnelle ou kulla comme espace et forme particulière d’habitat, la pierre, le mur, le pont, la roue, la forêt, le ciel et la lumière, l’étoile et la nuit, le chat et le loup, le silence et le chasseur, la rivière et la mer scandent la voix lyrique de ses poèmes. Le poète Podrimja, par sa force du "ressouvenir", se tourne vers des liens et des lieux du passé, vers un âge disparu. Il se veut comme le souligne Mallarmé pour le poète en tant que tel (« Le phénomène futur », Divagations) : « montreur des choses passées, celui qui donne à voir le passage du temps, il se veut témoin de notre finitude ». Cependant la nostalgie du jadis et du naguère n‘est pas fuite du présent, de ses drames politiques et sociales, mais juxtaposition et croisement du passée et du présent.

La poésie de révolte de Podrimja se dresse non seulement envers des formes graves d’oppression, mais également, envers la bêtise et la médiocrité, exprimée par une ironie, finement élaborée, et néanmoins remarquée. Ces voyages fréquents le menaient surtout vers les rencontres poétiques, comme sources de la pluralité des voix et des expressions poétiques. La dernière était celle de Lodève, « Les voix méditerranéennes ». Après cette dernière ouverture envers les paroles poétiques de divers horizons, comme s’il aurait fait le choix du pli de la solitude, se livrant, comme il l’écrit dans le poème « Solitude » : « au monde comme planète de l’exil, fine fleur de silence », ou dans « Défaut de verbe » : « et me revoilà seul, loin du monde, seul en moi, là sous le ciel, en ce point de la planète, ma pierre au creux de la main …Et me revoilà seul, à l’entour de la flamme », ou ailleurs s’abandonnant « dans l’étreinte du ciel-terre » dans la traduction de M. Alexandre Zotos.


Le témoignage d’Alexandre ZOTOS

"Ayant assez longuement fréquenté Ali comme traducteur, et vu l’homme qu’il était, le cœur qui battait en lui, je ne pouvais que m’attacher à sa personne même, par-delà l’auteur. Notre première rencontre remonte à l’extrême fin des années 70 ou au tout début des années 80 ... Je garde surtout en mémoire les longues soirées, passée à deviser de choses et d’autres, chez un ami commun, le poète et romancier, francophile et francophone, Eqrem Basha.

Lors d’une semaine intensive de travail, il y a déjà plusieurs années de cela, je me rappelle, en particulier la chaleur avec laquelle il me commenta les strophes première et dernière du poème Rëlikë të fundshekullit (Reliques d’une fin de siècle) :

kur dhuna

bëhet ligj

liria është afër […]

liria s’është larg

kur ligji

bëhet dhunë

— 

quand la violence

se fait loi

proche est la liberté […]

proche est la liberté

quand la loi

se fait violence

Est-il bien mort le poète ? Ai-je envie de dire, en faisant écho à une chanson française à succès. Après avoir tant parlé de la mort, il avait peut-être fini par l’apprivoiser un peu. Et surtout, ce dialogue prenait quasi toujours la forme d’une quête de survie, ou de vie supérieure, associée au sentiment ineffaçable de ce qui est beau, uniment beau, au double plan esthétique et moral.

Le poème le plus long — ou le moins court — du recueil Lum Lumi, dont Ali Podrimja, en cette année 2012 qui marque le trentième anniversaire de l’édition première, a donné une nouvelle édition, la neuvième au total, enrichie, élargie, voire réécrite, reconçue, a pour titre Me jetue (Vivre).

Avant les rencontres poétiques de Lodève, Alexandre Zotos travaillait à mettre en forme la dernière édition du recueil Lum Lumi, en vue d’une nouvelle et prochaine anthologie consacrée à la poésie d’Ali Podrimja. Plus que jamais, il souligne "combien l’homme et le créateur se confondent, celui-ci sublimant tout ce qui traverse celui-là, l’approfondissant et l’élargissant jusqu’à l’universalité, et combien le vécu émotionnel couve sous la nudité du laconisme, combien cette sobriété donne de la hauteur à la parole du poète, la pare d’une pudeur, d’une virilité qui fuit d’un côté le pathos, l’étalage sentimental, mais nous émeut, nous impressionne, de l’autre côté, par la dignité de l’attitude, la force et la beauté du verbe".

Traduit de l’albanais (Kosovo) par Alexandre Zotos, le recueil « Défaut de verbe » avait été publié en 2000, dans une édition bilingue, par Cheyne Manier-Mellinette Editeur.

Pour en savoir plus : http://www.cheyne-editeur.com/voix-...


Frédérique DUVERSIN et Evelyne NOYGUES ont également été invitées, en tant que traductrices, à rendre hommage à Ali Podrimja. A ce propos, lire "Në Paris : Homazh për poetin Ali PODRIMJA" dans la partie du site en albanais.

Choix de recueils det d’anthologies d’Ali PODRIMJA :

« Thirje » (Appels) 1950, « Loja nën diell »(Jeu sous le soleil) 1967, « Dhimba e bukur » (Belle douleur) 1967, « Hija e tokës » (L’Ombre de la terre) et « Torzo » 1971, « Le verbe » 1973, « Credo » 1976, anthologie « Poésies » 1978, anthologie « Equilibre » 1981, « Lum Lumi » 1982, « Buzëqeshje në kafaz » (Sourire dans la cage) 1993 (Tirana) et 1994 (Peja), anthologie « Défaut de verbe » 2000, ...


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