Albania

Archéologie : Léon Rey à la découverte d’Apollonia, le 25 octobre

Texte de Luan Rama

vendredi 19 octobre 2012 par en , E. Noygues

 

L’association Albania a organisé, le jeudi 25 octobre 2012, une présentation de l’ouvrage "Léon Rey : à la découverte d’Apollonie" avec l’écrivain Luan Rama accompagné de Jean-Gabriel Rey, le fils de l’archéologue Léon Rey, et de Marin Haxhimihali, le directeur du parc archéologique d’Apollonia.

 

Les archéologues, et parmi eux Léon Rey, sont des messagers particuliers qui arrivent jusqu’à nous depuis la nuit des temps. Ils nous aident non seulement à comprendre l’histoire, mais aussi la quintessence de la vie humaine à travers les objets de culte, la mythologie et les rituels de la vie quotidienne des époques les plus anciennes.

Ma première rencontre avec Apollonie eut lieu alors que jeune étudiant de vingt ans, je travaillais bénévolement pendant nos vacances d’été à la construction de la gare du nouveau chemin de fer de Fieri puis à Mbrostar, proche de cette ville. J’avais beaucoup entendu parler de ce site archéologique et ma curiosité me poussa un jour à aller visiter avec des amis cette « Grande ville majestueuse », appelée Magna urbs et gravis par Cicéron au début du premier millénaire lors de son passage dans cette région.

Avant la tombée de la nuit, nous laissâmes Apollonie dans un magnifique coucher de soleil qui rougissait l’horizon et donnait à la cité un aspect mystérieux et magique ; nous regardions avec tristesse ce monastère vide, car les prêtres qui y vécurent sept siècles, en avaient été chassés. C’était l’époque de la « Révolution culturelle » et de la lutte du régime totalitaire contre la religion.

Ma deuxième rencontre eut lieu plus tard ; j’étais alors jeune cinéaste et venais d’écrire le scénario du film Les Martyrs des monuments. Mon ami, Fehmi Hoshafi, en était le réalisateur. La question de la protection des monuments antiques d’Apollonie pendant la Grande Guerre m’avait incité à rechercher des informations sur les trois martyrs des monuments comme ils allaient être appelés par la suite, Kamber Bënja, Abaz Traushani et Izet Manastiriu.

Plusieurs fois je retournai à Apollonie, y rencontrai les anciens du village de Pojani tout proche, pour écouter ce que la mémoire populaire gardait dans ses récits et légendes. L’Albanie des années 1914-1917 était un champ de bataille des empires et des Grandes Puissances. La guerre entre les armées italienne et autrichienne jusqu’à la frontière délimitée par le fleuve Vjosa, les bombardements, le pillage des monuments par les Autrichiens, je vivais ces événements qui s’étaient déroulés au début du siècle.

Prétendument accusés « d’intelligence avec l’ennemi », Kamber Bënja, Abaz Traushani et Izet Manastiriu furent fusillés quelque part en bordure d’un champ. Aujourd’hui encore, leur mort héroïque est évoquée dans les chants et dans l’imaginaire populaire.

Ma troisième rencontre se déroula à Paris où j’étais diplomate. J’avais lu des articles sur la Mission Archéologique Française dirigée par l’archéologue renommé Léon Rey. J’avais eu l’occasion de feuilleter un numéro de sa revue ALBANIA qui m’avait frappé par sa qualité et par le professionnalisme de l’auteur. Mais le fait d’avoir connu ses enfants Jean-Gabriel et Géraldine me rapprocha beaucoup de Léon Rey, de sa vie et de son œuvre. A leur contact je compris l’exceptionnelle contribution de Rey à l’archéologie albanaise. Je découvris aussi son grand amour pour mon pays qui le transforma en véritable « ambassadeur » de la question albanaise en Europe.

Souvent, chez Jean-Gabriel ou chez Bernard et Géraldine, si sympathiques, cultivés et généreux, j’apprenais des éléments nouveaux sur la vie et le travail de leur père en Albanie.

Il avait baptisé « Miss Albania » sa voiture avec laquelle il venait chaque été de Paris en Albanie par la côte dalmate. Dans ses manuscrits, dans des fragments de son journal intime, dans des lettres envoyées aux amis albanais ou à des proches, et sur de nombreuses photographies - une autre de ses passions - j’ai pu mesurer la véritable dimension de cet homme. Un jour, Jean-Gabriel me montra un vieux manuscrit rédigé en anglais, resté méconnu jusqu’alors et non publié. Il s’intitulait Les Dieux ont raison, (The Gods were right).

J’y découvris dans un anglais littéraire ses souvenirs portant sur des faits, des personnages, des amis et des événements survenus pendant ses longs séjours à Apollonie. Je me rappelle aussi la grande émotion de Géraldine (née en 1939, elle portait le nom de la Reine d’Albanie, sa marraine) quand elle dut accompagner à Tirana le buste de son père qui manquait à la cité d’Apollonie.

Quelques années plus tard, en 2004, je voyageai avec Jean-Gabriel, qui allait offrir aux Archives de l’Etat albanais toutes les archives privées de son père, que la famille avait gardées ; outre les manuscrits il y avait un fonds photographique très riche, qui devait être catalogué afin de servir aux historiens et archéologues albanais. Un jour de l’année 2009, l’Association française d’archéologie « ArcheoTipia », en coopération avec l’association « Albania », m’invitent à donner une conférence autour de la vie et l’œuvre de Léon Rey. J’acceptai bien sûr avec grand plaisir, étant donné que j’avais publié entre-temps plusieurs articles sur le sujet. Ce jour-là précisément me donna l’occasion de dire à Jean-Gabriel : « Cher ami, nous parlons ici de la vie et de la contribution de votre père Léon Rey à l’archéologie albanaise, mais hélas, aujourd’hui les gens connaissent très peu sa personnalité et sa vie. Il faudrait écrire une biographie ou une étude pour exposer sa contribution scientifique ainsi que le parcours de sa vie, pleine de passion, d’aventure et de joie de vivre ».

Depuis ce jour, je commençai à réfléchir à ce livre et rencontrai souvent Jean-Gabriel et Géraldine. Je me mis à écrire, à rassembler des faits, des événements de sa vie, ses communications dans diverses conférences, ses écrits dans des revues et journaux en Albanie et en France, mais aussi en Belgique ou en Yougoslavie. En parallèle, au cours de ce travail je lisais deux romans d’Agatha Christie : Assassinat en Mésopotamie et Mort dans le brouillard, lesquels sont très liés à l’archéologie. Cela m’intriguait encore plus.

Agatha était tombée amoureuse d’un archéologue, Max Mallowan, et elle l’avait suivi dans ses fouilles et campagnes archéologiques à Chagar Pazar, Ninive, en Iraq, en Syrie et ailleurs, au moment où Léon Rey continuait ses fouilles à Apollonie. Agatha vivait sous les tentes des archéologues, sur les vestiges anciens de trois milles ans des civilisations antiques de l’Iraq et de la Syrie. Dans un de ses romans, elle relate une anecdote sur les archéologues qu’elle connaissait bien - elle photographiait et nettoyait les objets découverts, rédigeait les rapports archéologiques de son mari : « Est-ce que vous savez… En Syrie, dans un petit hôtel j’ai rencontré un archéologue anglais, dont la femme de façon inattendue est tombée malade. Il devait être en Iraq à une date précise. Mais, voyez-vous, il a abandonné sa femme malade pour aller faire son travail… »

 

Ce qui m’a le plus touché et incité à écrire ce livre, se rapporte aux dernières années de Léon Rey, peu après 1945, quand il crut que l’Albanie l’attendait pour continuer ses fouilles et découvrir d’autres statues. On lui signifia alors qu’il venait de toucher la terre albanaise, qu’il devait retourner par le même avion dans son pays. Pendant les années qui suivirent, il gardait un grand espoir de réaliser son rêve, puis cet espoir s’éteignit. L’image d’Apollonie restait suspendue dans les airs comme un mirage qui apparaissait de temps en temps pour s’effacer dans un brouillard épais et disparaître à jamais. Quand les autorités albanaises comprirent enfin leur erreur vis-à-vis du grand archéologue et qu’ils voulurent l’inviter à revenir en Albanie, il était trop tard. Rey, à ce moment-là, vivait les derniers mois de sa vie. Oui, il était trop tard. Son chagrin s’était cicatrisé, mais la longue attente l’avait désespéré, blessé, jusqu’à la dernière minute de sa vie.

Une aussi longue absence…

En écrivant sur la vie de Léon Rey et sur ses recherches sur le sol d’Apollonie, qui jadis gardait en son sein le culte d’Apollon, je compris que l’archéologie en tant que science humaine, non exempte de mystère, nous aide non seulement à comprendre l’histoire, mais aussi la quintessence de la vie humaine à travers les objets de culte, la mythologie et les rituels de la vie quotidienne des époques païenne, républicaine, impériale ou byzantine. En nous présentant ces antiquités et ces objets, les archéologues deviennent ces messagers particuliers qui arrivent jusqu’à nous depuis la nuit des temps. Ils sont les messagers de l’Histoire.

Léon Rey était de ceux-là…

Lire également : Eté SOLIDAIRE : Léon REY à la recherche de "Magna urbs et gravis"

Pour en découvrir plus sur Apollonia

Retrouvez Léon Rey dans les ouvrages de Luan Rama


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