Albania

Elle s’appelait Géraldine...

Interview exclusive de Joséphine Dedet, auteure de "Géraldine, reine des Albanais".

vendredi 13 janvier 2017 par en , Evelyne Noygues

« Un destin singulier aux contours féériques… » Voilà comment Joséphine Dedet imagine la vie de Géraldine Apponyi – devenue reine des Albanais en 1938 –, lorsqu’elle apprend pour la toute première fois son existence.

Après avoir gagné la confiance et l’affection de cette femme exceptionnelle, Joséphine Dedet décide de mêler dans son ouvrage le récit intime de la vie de la souveraine avec la grande Histoire, ses souvenirs personnels avec les soubresauts de la Vieille Europe. L’auteur en fera une présentation le 21 mars à l’Institut hongrois, à Paris.

Photo de JD avec Géraldine en Afrique du Sud(1996) - copyright Joséphine Dedet.

INTERVIEW EXCLUSIVE.

Publié en français une première fois en 1996, réédité en 2012 et en 2016 aux éditions Belfond, Géraldine, reine des Albanais est devenu un classique. Best-seller en Hongrie, il a aussi été traduit en albanais en octobre dernier.

- Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur la vie de Géraldine ? Et pas sur celle de son époux ?

Joséphine Dedet : Aussi loin que je me souvienne j’ai entendu parler de la reine Géraldine et de l’Albanie. Je connaissais depuis mon enfance Guy Girault, le demi-frère français de la reine, et leur sœur hongroise, la comtesse Virginia Apponyi.

C’est grâce à leurs récits et à leur affection que je me suis familiarisée avec cette histoire et, qu’en 1995, j’ai pu entrer directement en contact avec Géraldine, qui vivait alors en exil en Afrique du Sud.

Lorsque j’étais fillette, ce destin singulier me paraissait féérique : une comtesse hongroise qui lie son sort à un aventurier albanais devenu roi, un coup de foudre lors d’un bal, dans un pays de mythes et de légendes ! Mais par la suite, quand j’ai étudié l’Histoire contemporaine à Sciences-Po, j’ai compris que le destin de Géraldine Apponyi épousait précisément celui de notre Vieille Europe.

Photo : copyright Peter Gabor.

Née en 1915 dans un empire austro-hongrois crépusculaire, celle que l’on surnommait « la rose blanche de Hongrie » a passé sa jeunesse entre Budapest, Vienne, le château familial d’Appony (aujourd’hui en Slovaquie) et la Côte d’Azur.

Devenue reine des Albanais en 1938, elle a dû fuir Tirana un an plus tard, lors de l’invasion des troupes de Mussolini, dans des circonstances dramatiques puisqu’elle venait de mettre au monde son fils. Puis, avec son époux le roi Zog, elle a traversé un continent en pleine effervescence, se retrouvant en France sur les routes de l’exode (1940), puis à Londres sous le Blitz (1941).

Ne pouvant regagner l’Albanie, tombée en 1945 sous le joug communiste, les souverains ont vécu la guerre froide depuis leur exil égyptien, auprès du roi Farouk, jusqu’à l’avènement de Nasser. Enfin, suprême revanche sur le destin, Géraldine a fait un retour triomphal en Albanie en 2002. Elle s’est éteinte quatre mois plus tard dans ce pays qu’elle aimait de toute son âme et où elle désirait finir ses jours. Comment ne pas être inspiré, captivé par un destin aussi romanesque !

- À la suite de vos travaux et des documents que vous avez consultés, quelles ont été vos impressions ?

J. D. : J’ai eu le privilège de gagner la confiance et l’affection de cette femme exceptionnelle. Nos échanges et notre correspondance (qui s’étend de 1994 à sa mort, en 2002) nourrissent ce livre et font, je crois, sa force et son caractère unique. La reine, ainsi que de nombreux témoins de l’époque, m’ont par ailleurs confié leurs archives et leurs documents, tous inédits.

J’en ai bien sûr ressenti beaucoup de bonheur – le bonheur de la découverte, le sentiment de contribuer à sauvegarder un pan important de notre Histoire, et cela en toute indépendance puisque la reine Géraldine n’a lu mon livre qu’une fois celui-ci terminé.

Mes impressions ? J’ai compris à quel point les démocraties européennes avaient abandonné l’Albanie à son triste sort durant l’entre-deux-guerres. J’ai pu mesurer la solitude du roi Zog (bien qu’il ne soit pas exempt de toute critique) et la grandeur d’âme de Géraldine. Sa vie est avant tout un acte d’amour, envers son mari qu’elle a aimé passionnément, et envers l’Albanie, qu’elle a servi avec honneur durant son unique année de règne (1938-1939) et pendant toutes ses années d’exil.

- Comment avez-vous procédé ? Quelles ont été vos plus grandes surprises ?

J. D. : J’avais décidé de mêler le récit intime de la vie de la reine avec la grande Histoire, ses souvenirs intimes avec les bruits de bottes en arrière-plan, qui prennent peu à peu le dessus jusqu’à la tourmente de la guerre. Ma plus grande surprise a été de découvrir au travers les yeux de la reine Géraldine les deux pays qu’elle chérissait tant : sa Hongrie natale et son Albanie d’adoption. Puis, de voir mon livre devenir un classique. Paru en 1996, il a été réédité en 2012 à l’occasion du centenaire de l’indépendance albanaise, puis une troisième fois en 2016, à l’occasion du mariage à Tirana de son petit-fils, le prince Leka. À chaque fois, il s’agit d’éditions revues et augmentées, enrichies par de nouveaux témoignages ou documents.

- Avec du recul, quelles analyses retirez-vous de l’Histoire de l’Albanie d’avant et d’après les années 1930 ?

J. D. : Une impression plus nette de ce qu’a été la trajectoire de ce pays, sans cesse convoité par des pays voisins, et qui a dû se battre, au fil des siècles, notamment contre l’empire ottoman, pour sauvegarder son indépendance. Les Albanais peuvent être fiers de leur passé et de leur Histoire. Désormais débarrassés du communisme et arrimés à l’Europe, ils peuvent porter un jugement objectif et nuancé sur la période qui a suivi l’indépendance, sur les joutes politiques des années 1920 ainsi que sur l’œuvre réformatrice du roi Zog.

- Vous êtes allée en Albanie pour la première fois le 8 octobre 2016, invitée au mariage du prince Leka, le petit-fils de Géraldine. Quelles ont été vos impressions ?

J. D. : Tout s’est passé comme si je retrouvais un décor familier, que la reine Géraldine m’avait donné à voir et à aimer. Elle m’avait tout décrit avec une telle précision que je n’ai éprouvé aucun dépaysement. Au contraire, c’était un peu comme si je retrouvais ma maison ! Évidemment, l’Albanie d’aujourd’hui n’est pas celle des années 1930, mais les pays ont une âme, éternelle…

Et puis, le mariage du prince Leka avec Elia Zaharia (une jeune comédienne albanaise, qui a étudié au cours Florent à Paris) a été à la fois un modèle de simplicité et un moment de grâce. La cérémonie, civile comme l’avait été le mariage du roi Zog (de culture musulmane) avec la très catholique Géraldine, a été illuminée par la présence des chefs religieux albanais, représentant les musulmans sunnites, les orthodoxes, les bektachis, les catholiques et les protestants. Un bel exemple d’unité et d’harmonie que les convives ont beaucoup apprécié. Les Albanais ont montré, une nouvelle fois, qu’ils étaient surtout et avant tout… Albanais.

 

- Aujourd’hui, selon vous, pourquoi le couple princier ferait-il rêver en dehors de l’Albanie ?

J. D. : Ils sont jeunes, beaux, charmants, et l’Albanie, longtemps fermée au monde, est parée de tous les attraits d’une énigme. Il est logique que tout cela attire la presse people, pour le meilleur et, parfois, pour le pire. L’essentiel, c’est que l’on parle de l’Albanie, de son avenir comme de son passé. En se mariant un 8 octobre, le jour de l’anniversaire de la naissance du roi Zog, le prince Leka a rendu un hommage à ce grand-père qui a doté son pays d’institutions laïques, donné le droit de vote aux femmes et l’a mis sur les rails de la modernité. Il ne l’a pas connu, mais il a énormément aimé sa grand-mère Géraldine, et c’est de leur exemple qu’il veut manifestement s’inspirer.

 

- Quel est votre meilleur souvenir ?

J. D. : Le bonheur si profond de la reine lorsqu’elle m’a annoncé, par lettre, puis par téléphone, qu’elle allait enfin rentrer en Albanie après soixante-trois ans d’exil. J’étais la première, en dehors de sa famille, à qui elle en parlait, car les négociations avec le gouvernement albanais étaient encore secrètes. J’ai su, alors, que la prophétie du roi Zog s’était réalisée : la veille de sa mort, en avril 1961, il avait raconté à son fils comment il avait vu en rêve sa femme, très âgée mais encore très belle, rentrer en bateau dans le port de Durrës. Géraldine a toujours cru à ce miracle tout au fond d’elle même. Quand elle m’a fait cette confidence, en 2002, j’ai compris que le destin s’accomplissait. La boucle était bouclée.

Interview réalisée par EvelyneNoygues©2017.

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- Publication : « Géraldine, reine des Albanais »

- GERALDINE, REINE DES ALBANAIS par Joséphine DEDET, le 21 mars


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