Albania

Guillaume Apollinaire et Faik Konica : une amitié européenne

par l’académicien Luan STAROVA

mardi 19 janvier 2016 par Evelyne Noygues , en

La Bibliothèque nationale (BK) de Tirana a organisé, le 4 décembre 2015, une rencontre intitulée « Guillaume Apollinaire et Faik Konica : une amitié européenne ».

En coopération avec l’Alliance française et le département de langue et littérature françaises de l’université de Tirana.

A cette occasion, à côté de S.E. Bernard Fitoussi, ambassadeur de France en Albanie, du traducteur et professeur de français Edmond Tupja et de la directrice de la bibliothèque, Mme Severina Pasho, l’écrivain et académicien Luan Starova s’est exprimé en français devant un public, particulièrement attentif et connaisseur, composé d’universitaires, d’écrivains et de traducteurs.

Faik Konica : un singulier destin

Singulier destin que celui du polygraphe albanais Faik beg Konica (1876-1942) qui passa au total soixante années sur les chemins de l’exil, dans des pays aussi divers que la Turquie, la Belgique, l’Autriche, les Etats-Unis, ainsi que la France où il croisa un frère en esprit, Guillaume Apollinaire, poète phare de l’avant-garde et de la modernité européenne du XX° siècle. Celui-ci qualifiait son ami albanais de “véritable encyclopédie mobile”, et également de “Voltaire des Balkans”’.

Konica s’est-il bercé d’illusions ? Toute son œuvre, dit l’écrivain et l’homme d’État albanais Fan Noli, est « comme une symphonie inachevée’’. Il reste à établir la typologie de ces déracinés albanais, écrivains et intellectuels, qui choisirent la langue de l’autre. Dans la France du XX siècle, l’histoire des idées européennes, l’aventure intellectuelle, de même que l’avant-garde artistique, doivent beaucoup aux écrivains d’origine balkanique : Tristan Tzara (le pape du dadaïsme), Eugène Ionesco, Brancusi ou le philosophe Emile Cioran, pour se borner au domaine roumain.

C’est là un choix auquel Faik Konica fut incapable de se résoudre. Il voulut garder un statut ambivalent, comme pour sauvegarder en lui des instances créatrices distinctes. Il s’ensuivit qu’aucune ne parvint à se réaliser pleinement. L’œuvre littéraire finale demeura donc inachevée et fragmentaire. Si Konica avait suivi le conseil d’Apollinaire et choisi d’écrire exclusivement en français, il ferait peut-être aujourd’hui figure d’écrivain majeur, au même titre qu’un Cioran, pressé d’adopter la langue de Stéphane Mallarmé qu’il avait traduite.

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- Mais riez de moi

- Hommes de partout surtout gens d’ ici

- Car il y a tant de choses que je n’ ose vous dire

- Tant de choses que ne me laisseriez pas dire

- Ayez pitié de moi.

 

 

Guillaume Apollinaire : un esprit frère

Sur le chemin de l’exil, Faik Konica rencontre en 1903 un esprit frère : Guillaume Apollinaire. La chronique publiée dans ,,L’Européen’’ en date du 29 août, à propos de ,,La lutte contre les mots français en Allemagne”, est le point de départ d’une correspondance entre les deux hommes1. Leurs relations se nouent à une période décisive de leur formation. Elles sont suffisamment cordiales pour qu’Apollinaire soit reçu chez Konica lors de ses deux voyages à Londres (novembre 1903, mai 1904), entrepris pour retrouver et reconquérir Annie Playden.

Rien ne serait cependant plus faux et plus injuste que de réduire les relations entre les deux hommes à cette dimension anecdotique. Unis par un goût commun des pseudonymes, qui dans les deux cas étonnent par leur diversité, les influences réciproques entre Apollinaire et Konica possèdent des racines plus profondes encore. L’on dispose ainsi de plusieurs témoignages qui attestent de l’admiration que portait Apollinaire au Dictionnaire de Pierre Bayle (1647-1706), et si l’on croit certaine évocation de leurs rencontres londoniennes, l’hypothèse que l’auteur de L’ Enchanteur pourrissant ait découvert cette œuvre magistrale chez son ami albanais parait fondée.

Faik Konica considérait ce Dictionnaire historique , rédigé entre 1695 et 1697, comme un rayon des Lumières, susceptible d’éclairer les Balkans, fût-ce tardivement. Comme tant d’autres initiateurs de la Renaissance des cultures balkaniques, il retrouvait chez les Encyclopédistes une source d’ inspiration contre le fanatisme, la superstition ou les préjugés de l’époque, tout autant qu’un moyen de joindre au concert européen la voix des petits pays opprimés.

La migration des légendes fascine également les deux amis qui traquent ensemble, dans les chants populaires du Jura, des formes repérées dans les récits épiques par les meilleurs “albanisants” de l’époque : Holger Pedersen et Gustave Mayer. Le thème du rapt de la jeune mariée, puisé dans les études d’ethnologie balkanique de Friedrich Krauss (plus précisément dans son Sitte und Brauch des Sȕdslaven), est évoqué dans le récit d’ Apollinaire l’Otmica (ce mot signifiant “rapt”), puis réapparaît dans le conte intitulé l’Albanais.

Dans la deuxième version du roman La Femme assise, Apollinaire fond dans un même personnage hybride, Canouris, l’auteur du rapt, des traits communs empruntés à Konica et à Pablo Picasso. Cette création participe du goût d’ Apollinaire pour les métamorphoses et les dédoublements (ainsi, bien entendu, que pour les pseudonymes), et illustre sa volonté de décrire simultanément le monde sous toutes ses facettes, de peindre les êtres de face et de profil — précisément à la manière de Picasso. Le dénommé Pablo Canouris devait incarner le point de rencontre des péninsules ibérique et balkanique, bref, la synthèse des deux pôles de la civilisation méditerranéenne.

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L’amitié entre Apollinaire et Konica

Le début de la correspondance et de l’amitié de Konitza et Apollinaire est dû en quelque sorte au hasard, puisqu’il suit la publication de l’article de ce dernier dans l’ « Européen » (« La lutte contre les mots français en Allemagne’’), auquel Konitza apporte, sous le pseudonyme de Trank Spiroberg, une réponse.

Le thème des langues va devenir une constante dans leur riche correspondance et leur collaboration qui durera pendant presque dix ans. Apollinaire était fasciné par le phénomène des dédoublements de son ami albanais, qui s’apparentait à un jeu de cache-cache : à travers ses pseudonymes Pyrrhus Bardhyli ou Thrank Spirobe(r)g, il manifestait son appartenance à une identité, celle de ,,l’esthétisme européen’’, tandis qu’avec son vrai nom, Faik Konica, il revendiquait son ,,militantisme culturel albanais et balkanique’’.

Le début des relations de Konica et Apollinaire coïncide avec un article de Raqueni paru dans ,,l’Européen’’ le 11 avril 1903 – article qui déclencha, à la suite de l’Exposition universelle à Paris (en 1900) une polémique sur l’approbation d’une langue internationale, auxiliaire, et artificielle de surcroît.

Les débats tournèrent d’emblée à une véritable guerre de tranchées, principalement dans les pages de ,,l’Européen’’ (hebdomadaire parisien), avec même un nouveau front ouvert par Léon Bollack, inventeur de la ,,langue bleue’’ (,,ainsi nommée par ses partisans d’après la couleur du ciel, sur l’azur duquel il n’est pas de frontières’’, rappelle magnanimement Konica).

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A la recherche d’une langue parfaite dans l’histoire européenne

« Le XX° siècle veut un seul langage extranational, le XX° siècle possèdera ce langage ! », selon Léon Bollack, inventeur de la ,,langue bleue’’ (ainsi nommée par ses partisans d’après la couleur du ciel).

Bien des esprits considèrent que la diversité des langues constitue une entrave à la fraternité des peuples, et que le temps est venu de déconstruire la Tour de Babel. Le volapük (créé en 1879) prétendait brièvement à cette universalité linguistique, au point que, non contents de publier dictionnaires et grammaires de cette langue, ses prosélytes organisèrent en outre son enseignement à l’École des Hautes Études de Paris. Puis vint le règne médiatique de l’espéranto (création d’Ezer Zamenhof) que Faik Konica qualifia d’ “invention bizarre” et pour lequel il n’eut jamais de mots trop durs.

Cette hostilité, qui se fondait sur des éléments scientifiques, s’explique également par des raisons plus personnelles : Konica craignait par-dessus tout que l’avènement d’une langue internationale artificielle ne contrariât l’entreprise de la codification de la langue littéraire albanaise, dont il était l’un des principaux artisans. Dans ce projet d’adopter une langue internationale, qui n’était pas exempt d’intentions politiques et de désir de domination, Faik Konica voyait un appauvrissement spirituel de l’humanité, mais il s’indignait aussi de ce qu’on cherchât à imposer un même idiome artificiel à tous les peuples. Pour lui, les quelques propagateurs de cette théorie étaient des “… personnalités d’intelligence supérieure embarquées dans une galère de carton”.

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Apollinaire avait bien compris et apprécié le dédoublement de Faïk Konica dans sa création littéraire, et son inclination simultanée vers l’esthétisme européen et le militantisme balkanique. Il soutint la participation de son ami à la polémique de “L’ Européen”, ainsi que les essais de celui-ci, publiés sous le pseudonyme de Thrank Spiroberg dans sa revue “Le Festin d’ Esope”, située à l’avant- garde de la littérature européenne.

De même, il cautionna en partie le livre de Konica (alias Pyrrhus Barduli), Essai sur les langues naturelles et les langues artificielles (publié en 1904), écrit pour porter le ,,dernier coup aux apôtres de l’espéranto’’. Dans la revue ,,Pan’’ (mars 1909), Apollinaire présente avec beaucoup de bienveillance l’Essai de Konitza qui entend prévenir le danger que pourrait constituer l’espéranto pour le réveil des langues balkanique.

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Les divers épisodes de la polémique sur la création d’une langue universelle, véritable guerre menée à coups d’encre et de salive, mériteraient peut-être un volume à part entière. Mais il nous paraît ici plus pertinent de souligner que la rédaction de l’Essai sur les langues naturelles et artificielles, résultat de la participation de l’écrivain à cette polémique, fut également pour cet esprit véritablement européen, qui balança toute sa vie entre l’albanais et le français, l’occasion d’ écrire quelques-unes des plus belles pages consacrées à l’art de la traduction littéraire, à une époque où, de surcroît, n’existait aucune théorie en la matière.

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L’Europe : un espace à la fois riche de son unité et de sa diversité

Faik Konica s’ efforça d’ancrer son pays en Europe, après cinq siècles d’orientalisassions qui l’aimantèrent vers l’Asie ottomane, et chemin faisant, il reconnut en Guillaume Apollinaire un chantre de l’Europe et de l’esthétique des différences. L’amitié entre ces deux déracinés ne pouvait naître et s’épanouir qu’au sein de ce rêve européen.

Les remerciements de la rédaction vont à M. Luan STAROVA pour autoriser la reproduction sur ce site d’une partie de sa communication à la Bibliothèque nationale de Tirana.

Copyright : Luan STAROVA


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