Albania

Interview d’Adrian PACI, plasticien et vidéaste originaire de Shkodra/Shkodër

jeudi 22 juillet 2010 par Evelyne Noygues

Né en 1969 à Shkodra, Adrian Paci est diplômé de l’académie des beaux-arts de Tirana avant la fin du régime totalitaire de l’Albanie au début des années 1990. De formation classique, il se concentre tout d’abord sur les arts plastiques pour ensuite s’intéresser à la sculpture et réaliser des installations.

En 1997, il fuit la guerre civile dans son pays pour se réfugier en Italie avec sa femme et ses enfants. Son expérience de l’exil définit le contexte de ses oeuvres, notamment celui de ses premières vidéos à travers lesquelles il tente de retrouver les racines de son passé.

Dans ses vidéos, Adrian Paci se détache progressivement de son vécu pour parler de l’histoire collective dans des mises en scène qui révèlent comment l’identité est conditionnée par le contexte socio-économique. Il aborde la plupart des problèmes existentiels et sociétaux de notre époque d’une manière pertinente et personnelle.

INTERVIEW

A l’occasion de la présentation de huit de ses vidéos (couvrant une période de 1997 à 2010) programmée par le service Création contemporaine et prospective du Musée national d’art moderne, jeudi 24 juin, Adrian Paci répond à nos questions.

Albania : En tant qu’artiste plasticien, quelle est votre formation ?

Adrian Paci : " J’ai commencé à étudier la peinture au lycée artistique de Shkodra, avant de poursuivre mes études supérieures à Tirana. Ma formation a été fortement marquée par la doctrine du "réalisme socialiste" reprise par la dictature communiste albanaise qui, sur le modèle soviétique, imposait aux artistes de concourir par leurs œuvres à "l’édification de l’Homme nouveau" et à la formation idéologique des citoyens. Toute expression avant-gardiste était interdite par le régime qui considérait que toute la production artistique produite après les Impressionnistes était l’expression d’une "dégénérescence bourgeoise"…. J’ai donc beaucoup étudié les grands maîtres de l’époque classique et pratiqué le dessin, la peinture et la sculpture.

Albania : Que vouliez vous faire après vos études ?

Adrian Paci : « Au début de ma carrière, je me suis beaucoup intéressé à l’art du portrait. La fin de ma formation a correspondu avec celle de la dictature. A l’époque, moi comme tous les autres étudiants, nous ne voulions qu’une chose : pouvoir utiliser librement comme modèles des objets du réel, les déformer ou les changer selon l’imagination de l’artiste, sans allégeance à une idéologie politique. C’est pourquoi, au sortir de la dictature, j’ai commencé à travailler la peinture abstraite pour m’affranchir de la fidélité à la réalité visuelle et aux objets, et la peinture expressionniste pour tendre vers une plus grande intensité expressive dans mes oeuvres.

Cela a duré jusqu’à ce que, une fois installé en Italie, la peinture que je faisais m’apparaisse comme "dépassée" ! Elle était plus inspirée par mes connaissances de l’histoire de l’art que par mes propres expériences et celles de mes proches…

Albania : Pourquoi être passé de la peinture à la vidéo ? Et comment ?

Adrian Paci : " Voilà plus de 12 ans déjà que je réalise des vidéos, mais je me définie avant tout comme un peintre. Il est tout à fait vrai de dire que ma formation de peintre transparaît dans mes œuvres vidéos. En même temps, elles sont totalement inspirées par mes expériences et ma propre vie. En réalité, tout est partie de ma fille, Yolanda, qui est à l’origine de mon tout premier film que j’ai tourné, en 1997, quand nous nous nous apprêtions à quitter l’Albanie. Dans "Albanian Stories", je filme ma fille de trois ans qui, à l’époque, racontait à ses poupées des histoires impliquant les forces internationales, les pillages et le départ de notre famille pour l’Italie.

Albania : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous tourner vers la réalisation de vidéos ?

Adrian Paci : Avec cette première tentative, je n’ai pas tant cherché à utiliser la vidéo comme un médium artistique supplémentaire, mais bien plutôt comme une manière spontanée pour retranscrire les histoires que se racontait ma petite fille à elle-même. Nous avions laissé derrière nous une Albanie à feu et à sang, livrée au chaos. Et un jour, je l’ai entendu qui contait à ses poupées des scénette dans lesquelles elle reprenait des bribes d’explosions et de coups de feu, et parlait de "forces obscures" et des forces internationales ! J’ai été impressionné par sa faculté, malgré son très jeune âge, à jongler entre le jeu et le drame, le monde du réel et celui de l’imaginaire, entre le conte et la chronique … Ca a marqué mon premier film et, finalement, tous les autres par la suite, y compris l’ensemble de mon travail pictural.

Cette dimension d’être placé « à la croisée des chemins », un peu à la frontière de deux identités différentes séparées, se retrouve dans toutes mes productions cinématographiques.

Ma vidéo "Britma" [Le Cri] explore justement cet état intermédiaire entre image en mouvement et image figée et entre film et peinture. Je l’ai tourné en 2009. Elle donne à voir deux enfants dans un grand état d’excitation presque agressifs qui s’approchent, au milieu d’un paysage non identifiable, d’une jeune mariée assise dans une voiture le jour de ses noces. . Tourné avec une caméra amateur, mon film présente une séquence d’une minute ralentie au point d’en faire cinq. L’image se transforme de façon à peine perceptible. Le ralenti extrême introduit une certaine ambiguïté. Ma vidéo s’ouvre par une scène ordinaire montrant deux enfants qui jouent ensemble. Le flou s’accentue régulièrement et le visage de l’enfant au premier plan se transforme en évoquant de plus en plus un portrait de Bacon ou, par la suite, le « Cri » de Munch, jusqu’à finir par se dissoudre dans un paysage coloré et complètement abstrait. L’image et le mouvement s’entremêlent au point de se télescoper. Et finalement, cette scène secondaire, tournée par un caméraman amateur, au cœur des Alpes albanaises, entre en dialogue avec les images explorées par l’histoire de l’art.

Dans "Vajtojca" [La Pleureuse] et "Piktori" [Le Peintre], deux vidéos tournées en 2002, je dialogue avec la mort, plus exactement avec ma propre mort. Dans le premier, je me rends chez une pleureuse professionnelle à qui j’ai demandé de pleurer ma mort selon le rituel consacré. Tandis que dans la seconde, j’ai demandé à un artiste peintre devenu faussaire pour survivre, de rédiger mon propre certificat de décès.

"Turn On" (2004), tourné dans ma ville natale, "Centro di Permanenza Temporanea" (2007) et "Per Speculum" (2006) sont trois films qui, d’une certaine mesure, présentent une structure narrative similaire : le silence du début, des portrait de face et en gros plan, des gestes simples capable de transformer radicalement la scène. Dans "Per Speculum", au milieu d’un paysage décor pictural de verdure pastorale anglaise, la caméra se déplace lentement et filme en gros plan des visages d’enfants. Elle finit par dévoiler que le portrait de tous les enfants réunis n’est en réalité qu’une image vacillante réfléchie dans un miroir. Dans "Centro di Permanenza Temporanea", la caméra révèle après un certain moment qu’aucun avion n’attend les "passagers" d’un aéroport qui sont montés, les uns à la suite des autres, sur une passerelle d’embarquement. Dans "Turn On", où des hommes réunis sur les gradins d’un stade allument des générateurs qui alimentent chacun une ampoule électrique, et dans "Per Speculum", la lumière et le clair-obscur tiennent une place symbolique. Dans les trois films, le mouvement de la caméra dévoile, à chaque fois, une scène inattendue à laquelle on n’aurait pas pensé l’instant d’avant. Ces trois films se terminent par des images universelles quasi métaphoriques.

Cette interview permet de mieux cerner le travail de Adrian Paci. Inspiré par ses expériences et sa propre vie qui deviennent progressivement une partie de l’histoire collective, le vidéaste questionne aussi la position de l’artiste dans la société avec beaucoup de poésie et un certain esprit caustique.

Adrian Paci parvient à aborder les problèmes de notre société en mêlant expériences intime et universelle. Ces travaux reflètent des moments existentiels de l’humanité et mettent l’accent sur les conséquences des conflits et des révolutions sociales. Pier Paolo Pasolini est une source centrale d’inspiration pour Paci. Le célèbre réalisateur joue en effet un rôle central dans son travail de réflexion sur la peinture et le film.

Interview préparée et mise en forme par Evelyne Noygues©2010.

Paris, 24 juin 2010

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La projections de vidéos d’Adrian Paci, présentées dans le cadre du cycle "Prospectif Cinéma" organisé par le service de Création contemporaine et prospective du Musée national d’art moderne, est à mettre en résonance avec l’exposition : "Les promesses du passé. Une histoire discontinue de l’art dans l’ex-Europe de l’Est" programmée jusqu’au 19 juillet 2010, Galerie Sud/Espace 315 du Centre Pompidou.

A lire également sur ce site :

- Adrian PACI invité par le Centre Pompidou, jeudi 24 juin 2010
- Exposition : Adrian PACI - "Vies en transit", du 26 février au 12 mai


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