Albania

Gani JAKUPI : "au-delà la BD..."

SALONS DU LIVRE DES BALKANS 2010, 2011, 2012, 2014 à PARIS

lundi 20 juin 2011 par Evelyne Noygues

Créateur aux multiples facettes, scénariste de BD, illustrateur de ses propres albums et scénariste pour d’autres auteurs, compositeur, photographe, écrivain… Gani Jakupi était l’invité de la 2ème édition du Salon du livre des Balkans, organisé les 25 et 26 juin 2011, par l’association culturelle « Albania » et « Le courrier des Balkans » au Théâtre de la Grande Comédie à Paris.

Gani Jakupi a accordé a une longue interview à Albania. Après le 1er épisode sur la BD, suivi d’un "spécial : "Le roi invisible" et "Matador", puis d’un 3ème volet sur "Jour de Grâce" et "Les Amants de Sylvia".

 

Photo de ©Hazir Reka-responsable régional REUTERS.

INTERVIEW - 4ème partie : au-delà de la BD...

23. Qu’est-ce qui vous préoccupe particulièrement dans le monde d’aujourd’hui ?

Gani Jakupi : Vaste question ! On pourrait commencer par l’ignorance, par exemple. L’ignorance de l’autre, mais aussi de soi-même. Dans les Balkans, le communisme nous a enseigné le mépris du passé. Même si le projet de l’Homme Nouveau a été abandonné depuis belle lurette, nous nous complaisons à faire table rase de notre passé culturel. Cela fait de nous de parfaites victimes des mythes et des mystificateurs. En oubliant sciemment ce qu’on été, on est ravi lorsque quelqu’un tente de nous convaincre d’un passé sublimé, bien qu’irréel. Hélas, ce phénomène est bien plus universel qu’on ne le penserait. Et ce n’est pas la faute aux médias ou aux moyens de communication ; quand on préfère l’interprétation de l’Histoire en raccourcis politiquement corrects, plutôt que de fatiguer nos méninges face aux réalités polémiques, on ne peut pas s’attendre à mieux.

24. Etes-vous impliqué dans des causes particulières ? Si oui, lesquelles ?

Gani JAKUPI : J’ai déjà donné. Longtemps et en quantité. Aujourd’hui, je considère que ma meilleure manière de militer, pour toutes les causes, c’est avec mon stylo et mes pinceaux. Je connais un artiste espagnol qui était le meilleur dans son domaine, en même temps qu’il était extrêmement engagé. Il a engagé sa réputation, il a hypothéqué et finalement sacrifié son art pour les causes humanitaires. Je ne donne pas son nom parce que je ne le juge pas. C’est un choix qui lui incombe, mais moi, je préfère soigner mon art, afin qu’il me permette de faire valoir ma réputation pour les causes qui la nécessitent.

25. Vous avez vécu la désagrégation de l’ex-Yougoslavie et les guerres qui se sont succédés dans le pays dont vous êtes originaire. Vous avez couvert le conflit du Kosovo comme journaliste ? Qu’avez-vous retiré de ces expériences particulièrement traumatisantes dans le domaine de la BD ?

Gani JAKUPI : Au départ, j’ai cru que le journalisme serait une manière de faire face aux bouleversements qui ont succédé à la dernière des guerres yougoslaves. Effectivement, j’ai rencontré beaucoup de gens d’une grande valeur, et j’ai employé tous mes moyens pour les promouvoir dans les médias espagnols.

C’était ma manière de montrer aux Européens que les Balkans ne produisaient pas que des champions de l’intolérance. J’écrivais principalement des articles de fond (news analysis) et réalisais des entretiens. J’ai couvert l’après-guerre kosovare, la guerre civile en Macédoine, les remous en Bosnie, la séparation du Monténégro…

Page noir&blanc de l’album "Le roi invisible", paru chez Futuropolis, 2009

Mais, avec le temps, j’ai réalisé à quel point l’écriture politique était un art prisé dans les Balkans ! Toute personne cultivée et désoeuvrée se recyclait en analyste. Je ne voyais pas de raison majeure pour continuer dans cette veine. Comme j’engageais mon intégrité intellectuelle et morale dans chaque papier que j’écrivais, ce travail devenait plutôt vampirisant : je passais un temps dément en recherches, documentation, consultations et aussi pourchassant le diable dans les petits détails des conclusions. Mes adieux au journalisme se sont étirés plus longtemps de ce que j’aurais voulu, et le dernier article que j’ai accepté d’écrire a été un éditorial pour un mensuel politique espagnol à l’occasion de la déclaration de l’indépendance du Kosovo.

Il restait, cependant, l’expérience humaine de la fin de la guerre, ensevelie sous cette activité intellectuelle. Je suis parti pour le Kosovo le jour du départ des forces serbes. Ma connaissance de la langue serbe m’a permis d’accéder aux foyers des Serbes et des Roms, en plus de ceux des Albanais. Le vécu a été si complexe, et si perturbant, que je devais le mettre en image pour m’en libérer. Vous savez, se retrouver dans une situation où des choses atroces prennent un semblant de normalité, ce n’est pas… normal ! Cela exige une espèce de catharsis. Cela dit, je ne voulais pas m’y atteler tout seul.

Appuyé par les éditions Dupuis, j’ai contacté ou rencontré pas mal de dessinateurs. Baru, Guibert, Prudhomme, Moynot… Avec David (Prudhomme), on a sérieusement abordé le projet, mais il a été obligé de se retirer pour de problèmes d’agenda. Finalement, j’ai eu la chance de rencontrer un excellent graphiste et encore meilleur narrateur, l’argentin Jorge Gonzalez. Si tout va bien, notre livre devrait voir le jour vers la fin 2012.

Mais ce n’est pas tout. Au cours de ces péripéties, il y a eu un spin off qui s’est dégagé. Clotilde Vue, qui dirige la collection Noctambule, m’a convaincu de faire un livre sur mon expérience dans le milieu du journalisme durant cette période d’après guerre. Là aussi, j’ai voulu me limiter à l’écriture du scénario, mais j’ai fini par céder, après quelques expériences peu satisfaisantes et, du coup, Fosse commune, que j’ai écrite et dessinée, sortira dans cette collection en mars prochain.

26. Etes-vous un passionné de science fiction ? On dit que la science fiction n’est possible qu’en piochant dans ses racines, dans le passé. Ne peut-on pas dire qu’il en va de même pour vous ? Quelles sont vos influences en matière de fantastique ? Vous avez, un temps, profité des conseils d’Enki Bilal. Comment cela a-t-il influencé vos œuvres et votre trajectoire ?

Gani JAKUPI : Vous réveillez des souvenirs ! La SF a été mon amour d’adolescence. J’ai dû déglutir tout ce qui se publiait en serbo-croate, et j’ai continué à alimenter ma passion en français, en anglais, en italien et même en portugais (quoi que, là, je dois avouer que j’en perdais une bonne partie…) !

Mais c’est bien loin, je n’ai pas maintenu la flamme. Il y a quelque temps, j’ai essayé de monter un projet SF avec le dessinateur Jeff Pourquié, mais c’est parti en vrille. C’est peut-être dû au changement de climat politique. Pourquoi travestir ma narration, si j’ai assez de pain sur la planche en racontant des histoires dans le contexte réel ?!

Dans mes débuts, j’ai eu la chance de recevoir des conseils et de l’encouragement des artistes comme Bilal ou Forest. Plus que des conseils proprement dit, Enki m’expliquait sa manière de travailler, ce qui était déjà une formidable leçon. J’étais très ouvert à son expérience, car je me sens très éloigné de son monde graphique, et il n’y avait pas de risque que cela parasite mon travail. Il en était tout à fait autrement avec Yves Got. J’ai commencé par être son élève, ensuite on est devenu amis, mais je continue fasciné par la force de son trait, de ses rapports noir & blanc et, même si mon rendu graphique diffère du sien, il y a toujours une volonté d’émuler la force de son trait.

27. Du point de vue géopolitique, que pensez-vous du "nomadisme", à l’heure du repli des nations sur elles mêmes, en même temps que du mondialisme et de l’Europe ?

Gani JAKUPI : L’endogamie n’est pas bonne ni pour les espèces animalières, ni pour les communautés humaines. Je conseille à tous les jeunes artistes d’aller voir ailleurs. Chez les plus riches ou chez les plus pauvres, la seule chose qui importe c’est d’aller chez ceux qui sont les plus différents de nous. Hélas, j’observe souvent du conformisme et des exigences d’enfants gâtés !

Si on peut obtenir de bonnes conditions, il faudrait être bête pour ne pas en profiter, mais elles ne doivent pas constituer un sine qua non. Avec un diplôme d’ingénieur en électronique dans la poche, tandis que mes camarades officiaient comme directeurs d’entreprises en Yougoslavie, moi, j’ai passé des années à vivre dans des chambres de bonnes à Paris, et je suis heureux de l’avoir fait. Ce sont des années où j’ai forgé la base de mon bagage culturel.

Page couleur de l’album "Le roi invisible", paru chez Futuropolis, 2009

Interview réalisée par Evelyne Noygues©2011 à l’occasion du Salon du livre des Balkans 2011

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