Albania

Isadora DUNCAN : danseuse et chorégraphe, en Albanie

par Luan RAMA

mardi 27 juillet 2010 par en , E. Noygues

Dans son exposé sur la célèbre danseuse et chorégraphe du début du XXè siècle, Luan Rama a fait découvrir à son auditoire l’expérience qu’Isadora Duncan, une femme audicieuse et moderne, a vécu, en 1913, au Sud de l’Albanie d’aujourd’hui.

Un vie singulière

Isadora Duncan est la fille d’émigrés irlandais et écossais débarqués en Amérique au XIXè siècle. Elle voit le jour le 26 mai 1877 à San Francisco et, évènement exceptionnel à son époque, débute à l’âge de dix ans sa vie artistique. Défiant les conventions, Isadora dansait pieds nus, vêtue d’une tunique dévoilant sa nudité, sur des musiques d’esthétique romantique.

Elle voyagera à travers l’Europe avant de révolutionner la danse lors de ses tournées mondiales à Londres, Berlin, Vienne et Paris. Plus tard, à Moscou, elle fera la connaissance du grand maître russe Sergei Diaghilev et du metteur en scène Constantin Stanislavski.

Comme le souligne Luan Rama, dans le roman qu’il a consacré à cette égérie des salons parisiens du début du XXe siècle. Sa vie est marquée, à la fois, par l’aventure, la gloire, l’amour, la souffrance et la tragédie. Sa vie amoureuse tumultueuse la met en contact avec le metteur en scène Gordon Graig, ainsi que l’industriel et mécène Patrick Singer, le pianiste charismatique américain Walter Rummel, l’acteur hongrois Oscar Beregi et le poète russe Sergei Essenine, qu’elle épousera en 1922. Elle est l’amie des sculpteurs Rodin et Bourdelle qui la dessinent avec beaucoup de lyrisme, du peintre Van Dongen, du photographe et peintre américain Edward Steichen, ainsi que nombreux autres artistes de son époque. Tous adorent cette danseuse si belle et généreuse, si délicate et passionnante, tellement convaincue que la danse est l’art de la liberté du corps et de l’esprit.

Dès les années 1900, l’artiste interprète la fille de Danaos, une des Danaïdes de la mythologie grecque, sur la scène théâtrale parisienne. Musicienne accomplie, elle danse sur des compositions de Beethoven, Chopin, Tchaïkovski, etc. Elle fera notamment connaître au public parisien le compositeur allemand d’opéra de la période classique, Christoph Gluck.… Chacun deux à leur manière, et à un siècle de distance, se retrouvent pour introduire le naturel et la vérité dramatique dans leur art respectif.

Idadora Duncan va révolutionner la danse... en ces premières décennies du XXè siècle. Elle écrit :

"Mon art est un effort où parmi des mouvements. » « C’est moi qui exprime la vérité de mon être."

1903 : premier voyage dans les Balkans

Son premier voyage dans les Balkans, Isadora Duncan l’a entrepris en 1903, bien des années avant que les guerres balkaniques n’éclatent. Elle a voyagé le long des côtes albanaises, sur l’Adriatique et la mer Ionienne, en descendant vers Preveza (en Grèce aujourd’hui), cette ville "turque" ainsi qu’elle l’appelle, puis à Athènes, à Delphes, sur les rivages de l’Eubée, où elle a séduit son auditoire. A Athènes, ses spectacles sont grandioses. Inspirée par les anciennes danses grecques, par les divinités de l’Olympe grec, Aphrodite, les muses de l’Art ou les bacchantes de Dionysos, elle bouleverse la danse de cette époque.

Son rêve est d’aller à Missolonghi, marqué par les combats tragiques des Souliotes, et de voir la tombe de Byron mort en ce lieu héroïque et mythique.

Dans ses mémoires, on peut lire :

"Le pays a encore l’atmosphère tragique du tableau célèbre de Delacroix, La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi." « Y a-il quelque chose de plus touchant que la mort de Byron dans ce lieu indomptable ?"

1913 : à la découverte de l’Albanie

C’est le hasard qui amène Isadora Duncan à vivre quelque temps au sud de l’Albanie, à "Santi Quaranta", la Saranda d’aujourd’hui, port albanais au bord de la mer Ionienne. Au printemps 1913alors qu’elle se prépare à interpréter Iphigénie de Gluck au théâtre du Châtelet à Paris, elle est frappée par un drame encore plus tragique que celui qu’elle interprète sur scène. Ses deux enfants, victimes d’un accident de voiture, se noient dans la Seine. Sa vie artistique est brutalement interrompue. Avec son épouse Pénélope, son frère Raymond, amateur éclairé de la Grèce antique, il l’invite à le rejoindre, d’abord à Corfou puis à Santi Quaranta, afin de l’aider à dépasser sa peine.

Isadora Duncan relate :

" - Je ne peux plus être utile à personne, je n’attends plus que la mort.
- Tu n’as pas le droit de dire cela, - disait Raymond. Songe qu’il y a là-bas des gens qui souffrent, des femmes qui portent dans leurs bras des enfants affamés. Les Turcs ont tué leurs maris et leurs frères, brûlé leurs maisons, volé leurs troupeaux, détruit leurs récoltes. Tu ne peux pas rester là, indifférente, à pleurer ta douleur. Il y a des vies à sauver, on a besoin de toi !"

La vie quotidienne entre Santi Quaranta et Corfou

Son frère Raymond se rend souvent au marché de Corfou. Un jour, il a l’idée d’acheter de la laine pour la ramener à Santi Quaranta, afin d’ouvrir un atelier de tissage. Il fait vivre des familles que la guerre a jetées sur les routes, en leur donnant du travail.

Il a apposé une affiche en ville : "Ceux qui veulent filer la laine, recevront une drachme par jour." Avec ces drachmes, ces femmes achètent du maïs que les Grecs vendent au port. Plus tard Raymond retourne à Corfou. Il demande aux charpentiers de construire des métiers à tisser. De retour à Saranda, il cherche des ouvrières pour tisser des tapis dont les dessins reprennent des vases anciens. Au bord de la mer et au milieu des ruines de la guerre, retrouvant espoir et dignité, ces femmes travaillent au rythme des chants. Il envoie à Londres ces couvertures et tapis miraculeux et avec l’argent ainsi récolté, il fait construire un four à pain en ville pour que la population ait à manger.

Isadora se souvient :

"L’Albanie était un pays étonnant et tragique. Là-bas se trouvait le premier autel élevé à Jupiter, le dieu de la foudre et, aussi bien en hiver qu’en été, il y a des orages et des averses. Vêtus de capes et de sandales nous traversions la campagne à travers les tempêtes. Qu’il était agréable de sentir couler la pluie sur son corps… En Albanie, j’étais témoin de nombreuses scènes tragiques. Un jour, une mère était assise sous un arbre avec son bébé dans les bras et trois ou quatre petits qui tournaient autour affamés et sans logis. La maison avait brûlé, le père et son frère avaient été tués par les Turcs, qui avaient volé le bétail et la pauvre femme était restée seule, avec ses enfants, errant sur les chemins. Raymond donna à ces malheureux des sacs de pommes de terre. Nous retournions au camp très fatigués, mais un bonheur étonnant émanait de notre être. J’avais perdu mes enfants, mais j’en avais d’autres, affamés et malheureux. Ne devais-je pas vivre pour eux ?"

De retour à Paris, pendant des années, Isadora garde cette image des femmes de Saranda tissant au bord de la mer Ionienne la toile blanche en s’accompagnant de leurs chants. Une brise souffle. Un navire s’éloigne là-bas dans la transparence du matin …

Elle écrit :

"Il y a une grande différence entre la vie d’artiste et la vie d’un saint". "Chez moi la vie d’artiste était en train de s’éveiller à nouveau. Je ressentais qu’il était impossible qu’avec mes forces limitées j’arrête cette vague de misère des réfugiés albanais… Je devais quitter ce pays de montagnes, couvert de rochers gigantesques et de tempêtes. Je ne pouvais plus du tout voir cette misère." "Toute la nature est riante, mais je ne pouvais pas trouver de consolation du tout. Raymond s’en retourna à l’intérieur de l’Albanie. Comme d’habitude il était plein d’enthousiasme. Le pays est complètement détruit, me dit-il, les villages sont vides et pillés, les enfants meurent de faim. Comment peux-tu rester en pensant seulement à ton malheur ? Viens, tu peux nous aider à nourrir les enfants et donner du courage à ces malheureuses mères. Son discours était efficace et je le suivis. Il avait pensé élever un camp de secours pour les pauvres."

Propos réunis à partir du roman de Luan Rama intitulé "Isadora Duncan", 2005, Tirana, Globus R. (réédité en 2008)

Lecture des extraits lus par Boris Dino, tirés des mémoires d’Isadora Duncan, Editions Gallimard, Folio, 1932 (première édition).

Lire également : Eté SOLIDAIRE : Isadora Duncan (1877-1927), la danseuse "aux gestes onduleux" en Albanie


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