Albania

Korça : "Bonjour d’Albanie - Ecrits sous l’ombre des bombes" par Luan RAMA

au temps de la Première Guerre mondiale - Editions - Les Livres Luan Rama

lundi 28 avril 2014 par en , E. Noygues

JPEG - 263.6 ko

L’Albanie conserve les traces de la Première guerre mondiale : des soldats français sont tombés en terre albanaise. Luan Rama s’est intéressé aux vestiges rongées par le temps et aux descendants des soldats français enterrés à Korça.

De nombreuses photos de l’époque, conservées tant en France qu’en Albanie, témoignent de la proclamation de la « République indépendante de Korça », passée dans le langage courant comme la « République française de Korça ».

A Korça : le cimetière des soldats français

Paisible et dépouillé, ce cimetière est un lieu hautement symbolique de l’histoire des relations franco-albanaises. Ainsi, Nikolla Lako rappelle avec fierté dans Opinga, ses cahiers publiés immédiatement après la guerre ce bel événement : l’attribution de décorations aux albanais par les Français pour avoir contribué à la guerre sur le Front d’Orient. 

JPEG - 88.8 ko

Un vieil émigrant albanais Estref Kapllani, de Vërzhezha, arrivé au sud de la France en 1926, travaillait dans un hôtel dont le propriétaire, Georges Bonzanigo, s’était avéré être un ancien officier de l’armée française ayant combattu à Korça, à Pogradec et dans les montagnes albanaises.

À Korça sont conservées de nombreuses photos de l’époque, quand les Français avec les Albanais ont proclamé la « République indépendante de Korça », passée dans le langage courant comme la « République française de Korça ».

C’est précisément lors de la Première guerre qu’ont ouvert les portes le lycée français de Korça ; un événement fondamental dans l’histoire de la francophonie en Albanie. Mais c’est la lettre d’un simple soldat, tombée entre ses mains par hasard, alors qu’il rédige le livre Chez les Francs, sur l’histoire de l’immigration albanaise en France, que Luan Rama a l’idée d’écrire quelques lignes sur cette époque, car le sujet était très peu traité en Albanie...

« L’important pour moi n’était pas de donner un simple regard historique sur cette guerre et les opérations militaires qui ont eu lieu sur le territoire albanais, mais de voir cette guerre directement du front, des tranchées.

JPEG - 263.6 ko

De là, voir avec les yeux des soldats à travers leurs lettres et leurs journaux intimes écrits immédiatement après la bataille ou après une longue marche, quelque part dans la tranchée, sous la pluie des obus, voir cette guerre à travers le destin de ces hommes. Ils sont nombreux à n’être jamais rentrés dans leur patrie, à ne pas avoir vu se réaliser les rêves nés dans les tranchées. »

Le Colonel Ordioni, gouverneur de Korça

Luan Rama a rencontré Dominique Des Désert, le petit fils du Colonel Ordioni, gouverneur de Korça lors des deux dernières années de la guerre.

JPEG - 138.1 ko

Il avait rassemblé tous les écrits de son grand-père, un Corse de Corte, fils de forgeron. Avec beaucoup d’enthousiasme il m’a montré ces nombreux écrits inconnus. « J’ai été très surpris car ces documents parlaient non seulement des nombreuses batailles du colonel mais montraient également son amour pour les Albanais. »

Le Colonel apparaissait dans quelques photos, très fier parmi les Albanais. Dans bon nombre de ses récits relatifs à l’histoire albanaise de la guerre, il a écrit sur Voskopojë, Pogradec, Korça, Devolli, Mokra, sur ses amis albanais et même sur Fan Noli.

JPEG - 307.3 ko

Selon Dominique Des Désert, le Colonel Ordioni avait 55 ans quand il a rejoint le front albanais. Il commandait le 372e régiment composé de 12 000 soldats dont 3 000 Albanais. Il fut blessé pour la première fois sur le champ de bataille en Belgique, à Bigneule, contre les Allemands, puis à Dun-sur-Meuse, mais il continua de se battre en Lorraine et à Verdun. En novembre 1917, il débarque à Korça. « J’ai vu des photos, des lettres jaunies par le temps envoyées à sa femme Marie, à sa fille, Monique, écrite de son écriture fine et même une icône qu’il avait sauvé les ravages et les destructions de la guerre à Voskopoja où Moskopole, comme il l’écrit… »

Alexis Lamblot tombé au champ d’honneur à l’âge de 21 ans

L’un d’entre eux était le soldat Alexis Lamblot, dont la dernière lettre est arrivée aux mains de ses parents alors qu’il était déjà tombé sur le champ de bataille. Voici ce qu’écrivait à ses parents l’aspirant Alexis Lamblot, du 210e Régiment d’Infanterie, deux jours à peine après son anniversaire. Il était alors âgé de seulement 21 ans :

« 15 mars,

Chers Parents,

JPEG - 62.2 ko

Voilà cinq jours que le 210e attaque sur la rive gauche du lac de Prespa ; le 6e bataillon, dont je fais partie, est parti l’avant-dernière nuit pour attaquer à son tour, mais a été rappelé à l’arrière au moment où j’allais aborder les Allemands avec ma section. J’ai été chargé par le commandant de protéger la retraite du bataillon. Voilà la situation, pas brillante, il est vrai, mais pas désespérée ; il est fort probable que nous repartirons à l’attaque cette nuit peut-être et je voudrais vous dire adieu avant. Quand vous recevrez ces mots, je serai certainement mort. Croyez que j’aurai fait mon devoir de Français et de chef comme tous ceux qui sont tombés jusqu’ici.

Je viens vous demander de me pardonner tout le mal que j’ai pu vous causer durant ma vie....

Je vous demanderai de conserver mon souvenir sur cette terre de France, où je n’aurai pas eu l’honneur de verser mon sang. Au revoir, chers parents, ainsi qu’à tous mes parents et amis. J’espère vous revoir un jour au ciel. Votre fils qui vous aime, »

A. Lamblot

Ce simple soldat est tombé au champ d’honneur le 31 mars 1917 dans une bataille de la région de Gorica. La lettre est sans aucun doute, bouleversante. Alexis Lamblot a écrit ces lignes étant conscient de sa mort proche. Mais son amour de la France lui donnait le courage de défier cette mort, de la regarder droit dans les yeux. Tout ceci s’est passé un mois de mars, à l’aube du printemps et on peut imaginer ce silencieux anniversaire, cette lettre et sa mort. « Quand vous recevrez ces lignes je serai mort ». Seul, la lettre suffit pour comprendre la lucidité de ces jeunes soldats sur leur mission et sur la fin proche.

Le 12 juillet 2013, juste avant la fête nationale française, Luan Rama a envoyé cette lettre à l’Ambassadeur de France en Albanie qui, très touchée, a aussitôt répondu en exprimant beaucoup d’intérêt sur le livre en projet.

JPEG - 62.1 ko

« Je suis, un jour, tombé par hasard sur le livre Si je reviens comme je l’espère avec les lettres de quatre soldats d’une même famille ; la famille Papillon. Du front français ils racontaient à leurs parents et à leurs sœurs les batailles de Verdun et autres, des faits et des événements semblables à ceux qu’ont vécus des centaines et milliers d’autres soldats qui espéraient rentrer un jour… »

Il a fallu beaucoup de temps pour rechercher ces lettres et journaux intimes, lire l’histoire des régiments français qui ont combattu en Albanie, analyser les événements et chercher auprès des familles manuscrits et photographies. Le soldat Combes de la 7e compagnie de génie (15/11 - secteur 12) écrivait à ses parents : ”Plusieurs fois déjà j’ai gravi les pentes de l’immortel calvaire où sont tombés avec leur croix et leur résignation tant de malheureux poilus. Au moins, une fois, j’ai eu les jambes littéralement coupés par l’émotion et par la peur. Jusqu’ici je n’avais pas été habitué à courir sur les morts… »

JPEG - 64.3 ko

En voyant aujourd’hui ces lettres, quasiment un demi-siècle après, jaunies par le temps, quelques unes abîmées par la pluie, on ne peut s’empêcher de penser à leurs auteurs ? Qui étaient-ils ? A quel moment, dans quelle tranchée ont-ils écrits ces lettres ? Étaient-ils agriculteurs, étudiants, artistes, ouvriers, bâtisseurs ou chômeurs ?

Ce sont des lettres écrites dans la silencieuse attente de la prochaine bataille, écrites sous des ruines, sous la neige ou à côté d’un feu, comme un effort pour se réchauffer l’âme. Lire aujourd’hui ces lettres et ces journaux intimes de tous formats, incite à imaginer l’époque, le soldat loin de sa patrie, sa grande nostalgie et la douleur pour l’ami tombé à côté. Mais il est très ardu de s’approcher du réel malgré ces écrits, difficile d’imaginer le visage exsangue d’un jeune soldat d’à peine vingt ans, mort.

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée de Guillaume Apollinaire

Mais fréquemment, entre la douleur et la description des batailles l’âme du soldat chantait la nostalgie de la bien aimé, comme Apollinaire avait écrit depuis le front à sa bien-aimée, Lou :

JPEG - 30.2 ko

« Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l’armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

JPEG - 24.8 ko

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l’étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace

Comme font les fruits d’or autour du Baratier

JPEG - 269.9 ko

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie

Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur -

Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie »


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 996294

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site ECRITS...  Suivre la vie du site Parutions   ?

Tous droits réservés © 1997-2018 Albania
Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC
sur la ferme à SPIP de DnC développements sites et eCommerce