Albania

"Les Vierges jurées d’Albanie" d’Antonia Young

Traduit de l’anglais par Jacqueline DERENS - Editions Non Lieu

mercredi 6 juillet 2016 par Evelyne Noygues , en

Les "Vierges jurées d’Albanie" sont ces femmes qui deviennent des hommes. En plus de l’étude d’Antonia Young, traduit par Jacqueline Dérens, l’ouvrage comporte une préface de Nicole Pellegrin, éclairant les enjeux de la question du genre aujourd’hui (éd. Non-Lieu).

Nous sommes attablés autour d’un café, "Chez Petro", pour la sortie de cet ouvrage en compagnie de sa traductrice, à l’invitation de l’éditeur Non Lieu et du Courrier des Balkans. Quoi de plus... balkanique pour écouter parler Jacqueline Dérens sur l’étude qui a conduite A. Young a faire le récit de plusieurs "vierges jurées" dans le nord de l’Albanie au début des années 90.

Loin de tout exotisme -et de schémas figés repris à l’envie par une certaine filmographie-, marqué par une forte empathie pour des femmes qui, socialement, sont devenues des hommes, le livre de cette britannique a de quoi retenir l’attention sur la condition des femmes et, a posteriori, celle des hommes aussi.

Sur les traces d’illustres prédécesseurs comme Edith Durham ou Rose Wilder Lane*, l’auteure décrit la situation de ces femmes du nord de l’Albanie qui ont fait ce choix dans une société très codifiée et tournée vers le passé comme pour mieux se protéger du présent.

Cet ouvrage comporte également une douzaine de photographies noires et couleurs, un apparat critique enrichi, une annexe sur le Kanun, un index des lieux et une carte du nord de l’Albanie.

A l’occasion de la version française du livre d’Antonia Young -il en existe également une en albanais publiée à Prishtina-, Jacqueline Dérens revient également sur sa propre découverte des vierges jurées en Albanie et sur l’intérêt qu’elle a trouvé dans l’ouvrage d’Antonia Young.

Qui sont les Vierges jurées, ces femmes qui, socialement, deviennent des hommes ?

Attestée dans tous les Balkans, cette tradition est toujours bien vivace dans les hautes terres du nord de l’Albanie. Vêtues en hommes, hautement considérées, ces femmes ont accès aux prérogatives masculines : elles fument, boivent de l’alcool, mènent les troupeaux, portent le fusil et négocient les conflits familiaux. En contrepartie, elles sont soumises à l’obligation de chasteté.

A partir d’une situation bien spécifique, le nord de l’Albanie où le code du Kanun règle encore les rapports sociaux, l’ouvrage d’Antonia Young montre en quoi la construction du genre est avant tout un phénomène social. Si des familles n’ont pas assez d’hommes pour assumer les tâches traditionnellement dévolues aux mâles, des femmes peuvent assumer des fonctions masculines.

Antonia Young écrit au chapitre 4 : "Les gens vivant dans les zones rurales au nord de l’Albanie, qui connaissent la tradition, considèrent que cela fait partie de la vie et n’y voit rien d’exceptionnel. Cela m’a été confirmé quand un ami a subitement compris que trois personnes qu’il connaissait, vivant dans des endroits différents de Shkodër, étaient en fait des vierges jurées."

 

Il comporte également une douzaine de photographies noires et couleurs, un apparat critique enrichi, une annexe sur le Kanun, un index des lieux et une carte du nord de l’Albanie. A l’occasion de la parution aux éditions Non Lieu du livre d’Antonia Young, Jacqueline Dérens revient sur sa propre découverte des vierges jurées en Albanie et sur l’intérêt qu’elle a trouvé dans l’ouvrage d’Antonia Young.

Le marqueur principal de cette « masculinisation » est l’habit. Pour devenir homme, la transformation doit être totale : ces femmes acquièrent le droit de porter le pantalon, interdit aux femmes dans cette région. L’accès aux prérogatives masculines (droit de boire, de fumer, de mener un troupeau, de porter le fusil, négocier les conflits familiaux) est aussi, et surtout, accompagné de l’obligation de chasteté. Devenant homme, ces femmes renoncent à tous rapports sexuels (essentiellement pour éviter l’enfantement, marqueur de la position sociale peu enviable de la femme dans la société).

A partir d’une situation bien spécifique, le nord de l’Albanie régie par le code du Kanun, l’ouvrage d’Antonia Young montre en quoi la construction du genre est avant tout social, et non pas un phénomène naturel déterminé par des organes sexuels reçus à la naissance. Si la société n’a pas assez d’hommes pour assumer les tâches dévolues traditionnellement aux hommes, alors les femmes sont transformées en hommes par cette société.

 

Extrait du reportage de Jacqueline Dérens à Bajram Curri et ses rencontres avec Sokol et Emine

Toutes les femmes que nous avons rencontrées faisaient partie de la communauté musulmane, mais la religion ne semble pas jouer un rôle dans ce choix puisqu’on trouve tout autant de « vierges jurées » dans la communauté catholique. Nous apprendrons que l’oncle de Haki a contribué à la restauration d’une turbe, le tombeau d’un saint homme.

Une mosquée neuve dresse son minaret à l’entrée de Bajram Curri, mais la dévotion semble être le dernier des soucis de cette population jeune qui rêve d’une vie à l’occidentale alors que leurs parents et grands parents sortent d’un régime communiste exceptionnellement dur. La tradition semble beaucoup plus forte que tous les régimes politiques que l’Albanie.a connu, reste à savoir comment cette tradition résistera ou évoluera chez une population qui aspire à bouger, à sortir du pays.

Tout au long de nos rencontres, nous avons passé du genre féminin au genre masculin, utilisant « il » ou « elle », faisant préciser si Emin était « berger » , si Hadjar était bien « vendeur ». Il semblerait que pour leur entourage, il n’a y pas d’ambiguïté, tout le monde sait que ces hommes sont des femmes, mais pour respecter leur choix on les appelle « oncle » et l’on utilise, en général, le genre masculin pour les désigner.

 

En voyant la sérénité de ces femmes, le respect qu’elles inspirent à leur entourage, l’affection que leur porte leur famille, on ne peut s’empêcher de penser que ce choix extrême qu’elles ont fait était pour elles, la seule forme de résistance à une société complètement figée, où l’autorité et le pouvoir masculin ne pouvaient s’affronter que d’égal à égal, d’homme à homme. Sokol ne dit-elle pas avec malice « qu’elle est le meilleur des hommes » ?, relate Jacqueline Dérens dans son reportage.

 

 

Les Vierges jurées d’Albanie

Antonia Young

Traduit de l’anglais par Jacqueline Dérens

Préface de Nicole Pellegrin

ISBN 978-2-35270-223-8

15 €

Editions Non Lieu

L’ouvrage en vente en ligne


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