Albania

Max VELO : « Intermezzo » entre poésie et pastels

PAR LUAN RAMA

mardi 11 octobre 2011 par en

Au cours de l’Histoire de l’Art, il est arrivé que des peintres soient devenus des poètes. Max Velo suit une tradition bien connue dans le monde artistique en France, celle des peintres écrivains. Lui pour qui la vie a été âpre -pas la vie mais le système politique- est un poète des mots et des formes, un artiste délicat.

Les poèmes et les dessins de cet ouvrage sont comme un hommage, comme des milliers d’hommages que les artistes du monde entier, rendent à Paris, cette ville qui renferme autant de nostalgies, de rêves et de grandes aspirations.

La dernière fois que Max Velo était à Paris, je ne suis pas arrivé à le rencontrer. Mais un message m’annonça que son dernier livre sur Paris était paru aux éditions Emal, sous le simple titre de « Paris ». Quand j’eu le livre en main, en face de ses dessins au crayon et de ses pastels, je commençais à lire ses poèmes...

Immédiatement m’apparurent son visage réfléchi et les rues de cette capitale qui compte plus pour Max que pour n’importe qui d’autre : c’est la ville où il est né. Oui, ses parents étaient à Paris quand il naquit en 1935, sous l’un de ces toits en zinc qui titillent encore son âme à travers ses pastels et les vers de ses poèmes.

Tout au long de ces deux décennies, ses retours ressemblaient à de la béatitude, à des bercements, à la nostalgie de la mémoire. Et pourtant ses poèmes sont rarement joyeux. Il s’ait d’une poésie triste, « baudelairienne » ; tristes comme le sont ses promenades le long de la Seine, comme si un lourd fardeau pesait sur ses épaules. Voilà pourquoi son âme respire la tristesse dans son poème "Et le poids de la vie s’alourdit", dans lequel il écrit : « A présent nous comprenons la vérité/les joies ne nous trompent plus/le sang froid, sans un mot, nous attendons/les peines et les méchancetés. /J’avance au bord de la Seine, à contre sens du courant/le fleuve est calme/en vain je cherche à remontrer à sa source immaculée, à son origine. »

Ces vers font de lui une espèce de Sisyphe...

Max Velo est, en effet, une véritable voix qui cherche à lutter contre le mal. Il y a toujours des gens qui ont voulu le faire taire, déformer ses paroles, l’attaquer en se moquant des souffrances qu’il a endurées dans les geôles du régime totalitaire . Mais l’artiste est persévérant. Il ne s’arrêtera pas de lutter en faveur des Droits de l’Homme, du Progrès, car le Futur est toujours présent dans ses représentations. Il a connu le « tunnel » , mais il a toujours gardé les yeux tournés vers la lumière qui brillait au bout...

Max Velo n’est donc pas animé d’un esprit défaitiste ! Au contraire, il est un pessimiste enthousiaste. C’est pourquoi son « parcours » a sa propre symbolique : l’idéal. C’est la raison pour laquelle, le peintre poète a une philosophie personnelle, une philosophie aussi vieille que le monde, comme il l’écrit dans un autre de ses poèmes : Les frères humains : « François de Montcorbier avait dit : « Frères humains, qui après nous vivez/N’ayez les coeurs contre nous endurcis » …. Et Max Velo de continuer : « je l’imagine chaque soir dans une taverne/dans une main il tient un gobelet rempli de vin/l’autre plongeant sous les jupes d’une belle… ».

« Frères humains » ! Ces deux mots ont un autre poids dans la bouche d’un artiste qui a vécu un véritable lynchage. Il est clair que cet homme a été déçu par la société dans laquelle il vit. Non pas parce qu’il s’attendait à vivre dans un monde idéal, comme l’avaient autrefois envisagés les utopistes, l’Anglais Thomas More et l’Italien Tommaso Campanella, mais parce qu’il avait espéré, au cours de ces vingt dernières années, après l’effondrement de la dictature, que la société albanaise aurait escaladé les marches du Droit, de la Citoyenneté et du respect d’autrui ; une société où le mot « frères » retentirait avec une légitime fierté et qui servirait à désigner toutes les personnes qui cherchent à bâtir une vie meilleure.

Mais si l’artiste Velo poursuit cet objectif, pour que les générations suivantes n’aient pas un « cœur rempli de colère », cette sensation va bien au-delà. Elle est devenue une expression courante, publique, directement ou au moyen des médias, où il est facile de tomber dans la boue, d’être agressé, insulté, de se faire assassiner par les médisances. C’est le cas non seulement de l’artiste seul ou de toute personne qui cherche à défendre la volonté du peuple, mais aussi de la création humaine qui est née libre et aspire à une vie libre et équitable !

Et cela rend sans aucun doute triste l’artiste Velo qui, quand il vient à Paris, cherche l’hôtel le plus modeste (Verlaine, Rimbaud, Van Gogh n’ont-ils pas expérimenté ces vieilles mansardes remplies d’amour ?). L’artiste nous rappelle à nouveau son état d’âme et sa situation matérielle : « Je paye avec le surplus des factures de la vie/l’hôtel à l’escalier en bois étroit en spirale qui craque ».

Oui, l’artiste ne vit que par son art !

Il n’a pas couru après l’argent, les postes honorifiques, les compromis avec le pouvoir, le militantisme politique pour profiter de privilèges. Il a toujours refusé qu’on porte atteinte à son identité. Et cela n’a pas été un obstacle pour son art. Au contraire, cela lui a donné une âme, une vibration, une force, comme celle que l’on retrouve en particuliers dans le poème qu’il a dédié à Van Gogh, son poète préféré.

Le juge de Max Velo prononçait le nom du célèbre peintre sur un ton méprisant, tout cela parce que le serviteur du régime autoritaire albanais, le bras armé de la dictature, était persuadé que Van Gogh, ce « sale bourgeois » , l’idole de Max Velo, devait être un grand ennemi du stalinisme !

C’est bien ce que ce qu’il décrit dans son ouvrage sur sa rencontre avec Vincent et Théo Van Gogh à Auvers-sur-Oise, non loin de Paris. Les dernières années de sa vie, le peintre s’y était retiré au pied d’un champ de blé. Là où il avait posé sa toile et ses pinceaux, il s’était un jour suicidé : « Van Gogh à Auvers-sur-Oise /a peint chaque chose :/la petite église et le champ de blé/le docteur Gachet et la mairie ornées de drapeaux./Chacune de ses toiles était une fête/comme lorsqu’on fait griller des tartines de pain le dimanche./Il n’y a que sa pierre tombale et celle de Théo/qu’il n’a pas eu le temps de peindre. ».

Les pastels impressionnistes de Max Velo

Je regarde les pastels impressionnistes de Max Velo, les esquisses et les images brumeuses d’une Notre-Dame ou d’un Sacré-Cœur, du Pont-neuf, de la Tour Eiffel ou du Louvre, tous ces dessins disposés face à ses poésies. Et d’innombrables souvenirs des années passées me conduisent à nos rendez-vous, à ses expositions quand le peintre est entouré par l’admiration que les amateurs français, à l’époque où il a présenté son cycle sur les violences du régime totalitaire et, ensuite dans ses livres comme « Le commerce des jours » , etc. Je me souviens de magnifiques dessins présentés à Paris ou à Aubergenville, quand les souvenirs de la prison étaient encore frais. Ils brûlaient et hurlaient malgré leurs tristes couleurs.

Max Velo suit une tradition bien connue dans le monde artistique en France, celle des peintres écrivains. Le célèbre poète Henri Michaux était également un peintre fabuleux, tout comme bien d’autres artistes. Ce cher Ernesto Sabato, qui après la littérature revint à ses premières amours, la peinture. La poésie a également titillé Jean Arp et Miro.

Victor Hugo ne peignait-il pas avec un grand symbolisme ? Ou encore, Proust, ne dessinait-il pas souvent sur les pages de ses manuscrits les endroits où se déroulaient ses récits et les portraits de ses personnages ? Le fantôme du « condamné à mort » est tout d’abord né dans les dessins d’Hugo, avant de devenir un « plaidoyer contre la peine de mort ». La couleur, le trait et la poétique ordonnancés au cœur d’une âme qui cherche à s’exprimer et où la langue prend parfois la forme de l’écriture, parfois celle de la peinture.

Dans des temps plus anciens, Leonardo de Vinci a abordé le thème de la concurrence entre la poésie et la peinture dans son célèbre traité : « Trattato della pintura ». Leonardo plaçait la peinture avant la poésie tandis que les poètes de l’Antiquité, qu’ils soient les héritiers d’Homère ou ceux de l’époque de Virgile, mettaient la poésie au sommet de l’Olympe des Arts.

Au cours de l’Histoire de l’Art, il est arrivé que des peintres soient devenus des poètes. Apparemment, ils ont dû ressentir un besoin irrépressible d’utiliser des mots. Et pourquoi donc ? Le premier sentiment devant une image a été très certainement une sensation poétique. Ainsi ont-ils inconsciemment murmuré en premier un poème avec l’envie de dire avec des mots ce qu’ils cherchaient à exprimer par la peinture. C’est ce que décrit Max Velo dans une de ses poésies : « Le brouillard/comme un écran de cinéma muet./La Seine s’élève/elle flotte sur les nuages. ».

J’avais lu de telles visions dans les poésies d’Arthur Rimbaud quand il écrivait sur une cathédrale s’élevant vers le ciel. C’était une image qu’il voyait devant lui. Ou bien, n’était-ce pas le reflet de cette cathédrale dans le fleuve qui coulait à ses pieds ? Depuis un siècle, les historiens de l’Art et les biographes de Rimbaud ont essayé de déchiffrer ce vers et il semble qu’ils y soient arrivés...

Et en pensant ainsi, nous refaisons encore et encore en pensée les balades de Max Velo à Saint-michel et dans les petites rues du Quartier latin, le long des vieilles maisons historiques du Marais à l’époque de la Révolution française, place de la Bastille ou au bord de la Seine, Quai Voltaire, sous les fenêtres où s’éteignit l’esprit du grand Voltaire, adepte de l’illuminisme, un courant de pensée philosophique et religieux.

Le long de la Seine, Max Velo s’est arrêté des dizaines de fois devant les bouquinistes pour déchiffrer le monde de ces personnages et la magie de cette ville tellement liée aux livres : « Sous les couvercles métalliques accrochés au dos de la Seine/la plus petite échoppe au monde/mais aussi la plus noble/avec des livres pressés/qui arrivent à peine à respirer/alignés en rangs, comme un régiment pour l’hymne national… ».

Et Max Velo s’assoit un instant, saisit son crayon et se met à dessiner sur la feuille blanche. A présent, il est installé devant la cathédrale Notre-Dame et les cloches de Paris. Et là, il retrace ses contours, les vers se figent dans son âmes : « Des coupoles en miniature/suspendues au ciel/comme les cloches aux cous des chèvres. ». Oui. Tout est association d’images, de sensations, d’idées, de symboles. C’est ainsi que le peintre poète écrit la poésie : Collage : « Le ciel de Paris/papier pastel dans le gris… ».

Un poète des mots et des formes, un artiste délicat

Je me souviens d’un jour ancien, quinze ans auparavant, quand dans la banlieue de Paris, dans une pièce qu’il avait louée pour en faire un atelier, il vivait dans des conditions spartiates : du papier, des crayons et une inspiration qui ne laisse pas de place au sommeil. Son pain quotidien était fait de ce souffle qui venait de sa rencontre avec ce Paris qui avait nourri les rêves de toute sa vie.

Je ne lui ai jamais demandé si à Spaç , il a rêvé de Paris, s’il s’était imaginé vivre à Paris où il avait passé les premiers jours de sa vie et où il avait vécu par le biais des livres de ses peintres et de ses poètes. Certainement, oui, étant donné que Pairs pour lui, comme pour tous ses compagnons de souffrance, était le pays de la Liberté. Et donc, au pays de sa naissance (un désir cher à sa vie plus qu’une réalité), il travaillait à son art, loin de la censure, du « dictat », des intérêts étroits et mesquins. Il était seul avec la peinture. L’artiste était face à l’Art. L’artiste était le produit de l’Art.

Au cours de ces vingt dernières années, Paris est devenu un lieu de repos pour l’âme de cet artiste. A chaque fois qu’il revenait à Tirana, son âme était revigorée, parce que Max Velo se supportait ni la démagogie, ni l’hypocrisie, et encore moins la compromission avec le pouvoir. Il a conçu un grand respect pour les missions de l’artiste. L’artiste est au-dessus de tous les pouvoirs : les artistes, les philosophes, les véritables intellectuels, ces descendants de Socrate qui savent aller droit vers le « démos » de la cité grecque, qui savent parler en leur nom et au nom du peuple, qui ont le courage de s’exprimer en public, de protester, de parler à voix haute, prêts à se sacrifier...

Ainsi, en venant à Paris, fatigué par le chaos et les troubles de son pays, Max Velo cherche en même temps le repos de son âme. Il marche le long de la Seine, s’arrête avec un ami dans un bistrot et, un verre de vin sur la table, il dessine et écrit un vers : L’été en France « Je bois du vin./Sur les lèvres je goutte/ la douce France. ». N’a-t’il pas aux lèvres le goût d’un Baudelaire, d’un Rimbaud, de ces grands admirateurs du vin et de la poésie ? … Ou bien ne serait-ce pas les couleurs éclatantes d’un Degas, d’un Bonnard, d’un Cézanne, parmi lesquels ses derniers dessins aux pastels montrent une certaine nostalgie pour les impressionnistes.

Max Velo contemple les grandes perspectives de Paris comme si la ville avait les formes d’une belle jeune fille. Il chante ses louanges comme l’avaient fait un jour Apollinaire, Cocteau ou encore Max Jacob, qui étaient à la fois peintres et poètes. Pour Max Velo : « Toute chose est douce/toute chose est un rêve./La perfection spontanée/en gris, en bleu/c’est la vie en rose. ». Et voilà qu’il se perd plus loin, avec les nombreux ponts pour toile de fond sur la Seine, bercé par la voix d’Edith Piaf dans : « La vie en rose », au rythme de ces beaux vers sur les ponts de cette ville qui relie les et les âmes : « Les ponts de Paris [sont]/comme les belles jambes d’une femme/qui trempent dans la Seine/la jupe relevée au dessus/des arches des ponts. ».

Et soudain nous imaginons que tous les ponts du monde sont autant de jambes de femmes qui lient et mêlent la vie et la passion des amants oubliés jusqu’à la désolation et au suicide. Les voyages de Max Velo à Paris, ses poèmes traduits en français par Evelyne Noygues sont autant d’« Intermezzo » agréables, parfois tristes et désespérés, parfois avec une lumière d’espoir comme le désire l’artiste. Quoi qu’il en soit, les poèmes et les dessins de cet ouvrage sont comme un hommage, comme des milliers d’hommages que les artistes du monde entier, rendent à Paris, cette ville qui renferme autant de nostalgies, de rêves et de grandes aspirations.

Luan Rama

Traduit de l’albanais par Evelyne Noygues©2011

Lire également : Maks Velo : un précurseur de la modernité... et un éternel amoureux de Paris !


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