Albania

Musée du Jeu de Paume : entretien avec Adrian PACI

du 26 février au 12 mai - 1, place de la Concorde – 75008 Paris

lundi 18 février 2013 par en , E. Noygues

Marta Gili, directrice du Jeu de Paume, et Marie Fraser sont les commissaires avec l’artiste de l’exposition "Vies en transit" produite par le Jeu de Paume et le Musée d’art contemporain de Montréal. Dans un entretien avec Adrian Paci, elles l’interrogent sur la logique poétique personnelle qui anime sa création artistique.

 

Marta Gili

— Je me souviens que la première oeuvre de toi que j’ai vue était la vidéo Albanian Stories, où ta fille te raconte une histoire d’animaux, de guerre et d’exil. Je crois que cette rencontre très intime entre toi, ton enfant et le spectateur illustre bien la façon dont un moment personnel peut devenir une question universelle.

Depuis Albanian Stories jusqu’à ta dernière pièce, The Column, il me semble que la transformation poétique demeure le socle de ton projet, même si, dans ce dernier cas, la tension va du global au local en créant une sorte de parodie de retour. Peux-tu nous parler de l’idée du retour chez soi, en relation avec The Column en particulier et avec ton travail en général ?

Adrian Paci

— Oui, Albanian Stories a été ma première vidéo et un moment décisif dans mon travail puisque c’est là que j’ai cessé d’être un artiste qui inventait des formes et des figures (à l’époque, je faisais une sorte de peinture abstraite) pour devenir un artiste qui ouvre les yeux et devient le témoin de ce qu’il a rencontré et dont il a découvert tout le potentiel. Au départ, il y a la proximité, l’intimité et la singularité d’une rencontre avec un matériau qui, ensuite, ouvre sur des dimensions qui dépassent le matériau lui-même. Ma fonction d’artiste est d’éclairer ces potentialités sans les forcer.

Même The Column, le nouveau projet sur lequel je travaille en ce moment, vient d’une histoire que m’a racontée un ami restaurateur qui avait besoin de faire réaliser une sculpture en marbre pour le château qu’il était en train de restaurer. Quelqu’un lui a dit qu’il devrait s’adresser en Chine parce qu’ils ont du bon marbre, de bons artisans, une main-d’oeuvre bon marché et qu’ils sont rapides puisqu’en fait le travail se fait sur le bateau, pendant le transport du marbre.

J’ai trouvé ça extraordinaire. Ça m’a paru tellement bizarre, à la fois aberrant et fabuleux, avec quelque chose de mythologique et, en même temps, de conforme avec la logique de profit capitaliste : une mise en coïncidence entre le temps de la production et le temps du transport. J’ai commencé par vérifier que ce mode de fabrication existait réellement. Et j’ai découvert qu’effectivement ils existent, ces « navires-usines », qui, pendant le transport, transforment des matières premières en biens commercialisables. Mais je n’ai pas réussi à savoir si ces « navires-usines » fabriquaient aussi des sculptures en marbre.

Dans l’intervalle, l’image d’une sculpture en marbre qui prendrait forme en pleine mer a commencé à se dessiner très nettement dans ma tête et j’ai décidé de passer à l’acte. À l’heure actuelle, un bloc de marbre a donc quitté la carrière et est en train d’être transformé en colonne, d’être sculpté sur un bateau au milieu de l’océan par un groupe de cinq artisans chinois.

À la différence d’Albanian Stories, il y a, dans ce projet, coexistence entre le conflictuel et le fabuleux, entre le réel et le fictionnel. Dans les deux cas, il y a une structure de récit, et la chronique de faits réels se mêle à la légende et au conte. Évidemment, ce qui m’a, entre autres, stimulé pour The Column, c’est la fabrication d’une colonne occidentale classique par un groupe d’ouvriers asiatiques qui font route vers l’Europe.

Comme tu l’as dit, c’est, en un sens, pour la colonne une sorte de « retour chez soi ». Si je m’arrête un instant sur cette idée de retour chez soi dans mon travail, je peux dire que ce n’est jamais une simple question de nostalgie pour la maison natale ou la famille. Pour revenir à la [...] « thématique » de mon travail : est-ce que le « retour chez soi » ou le « chez soi » font partie de mes thèmes ? Oui effectivement, deux de mes oeuvres sont très explicitement intitulées Home to Go et Back Home.

Mais le chez soi, comme je l’ai dit, ce n’est pas seulement la maison, le toit, la famille ; c’est aussi un état de stabilité, de lien, d’affection et d’identification à quelque chose. Pour moi, le retour chez soi n’évoque pas la question de l’émigration, mais une question plus profonde sur la quête d’une stabilité perdue. Dans un contexte de transformation et de mutation de fond, nous nous devons d’élaborer des stratégies de survie et de continuité, et l’idée du retour chez soi en fait partie. Mais, dans un sens plus large, je dirais que le chez soi, c’est quelque chose qui nous manque toujours. L’expérience de l’émigration donne peut-être à cette question existentielle une forme plus concrète, et la figure de l’émigré peut être vue comme l’exemple explicite d’une condition plus universelle. […]

Marta Gili

— Les cérémonies et les rituels sont très présents dans ton travail. Je me demande si, pour toi, ils ne sont pas liés de près ou de loin à l’idée de survivre ou de conjurer des peurs, collectivement et individuellement. L’une de tes toutes dernières vidéos, The Encounter, en est peut-être un bon exemple, mais aussi Per Speculum ou Last Gestures.

Adrian Paci

— Disons que la fonction des rituels est de marquer le passage d’un état à un autre en créant un moment fictionnel qui nous aide à affronter la dureté du réel. Le rite a un aspect collectif, mais il s’adresse à l’individu. Il est lié à la tradition, mais accompagne des moments de changement profond et de renouveau. Bien entendu, la société contemporaine n’a plus le même intérêt pour les rituels. D’ailleurs, le capitalisme vise à nous convaincre que le seul rituel possible de nos jours, c’est la consommation. Je m’intéresse aux rituels, et on le voit dans mon travail, mais ma façon d’opérer les problématise. En tant qu’artiste, on ne peut pas produire de rituel, on ne peut que réactiver des moments ou modifier un point de vue au travers de gestes qui offrent une autre perspective sur des rites déjà familiers.

Marie Fraser

— Ton attitude est assez complexe : d’une part, tu sembles éprouver un intérêt presque nostalgique pour le rituel comme expérience collective périmée (dans ta critique du culte de la consommation, par exemple) ; de l’autre, tu as une approche critique de l’idée de rituel à travers ta volonté de le problématiser. Penses-tu que cette dualité corresponde structurellement au thème collectivité/individu qui traverse ton oeuvre ?

Adrian Paci

— Tu as raison, cette dualité structure mon oeuvre. Mais peut-être qu’au lieu de « nostalgie » et de « critique », je préférerais parler d’affection et de distance. Je me sens impliqué dans les sujets sur lesquels je travaille, mais cette implication n’a pas uniquement pour but de montrer ma proximité avec eux. J’utilise cette proximité pour pénétrer dans les « plis » cachés de mes sujets, souvent signalés par des tensions et des interstices qui créent une sorte de vibration et ouvrent sur des dimensions inattendues et plus vastes. Pour repérer ces interstices et ces tensions, il faut combiner son affection avec la distance que donne la latitude de développer un point de vue critique.

Cette critique n’est jamais cynique et n’est pas menée du point de vue commode de l’observateur extérieur, dont le regard est faussé et qui l’admet. Comme je l’ai dit au début, il s’agit plus d’une sorte de questionnement engendré par les contradictions de réalités envers lesquelles j’éprouve un sentiment d’appartenance et d’affection.

* Les citations sont extraites du texte de Marta Gili et Marie Fraser « Entretien avec Adrian Paci », in catalogue de l’exposition Transit, coédition Mousse Publishing, Musée d’art contemporain de Montréal et Jeu de Paume (pages 36 à 40).

- Les différents articles consacrés sur ce site à l’exposition d’Adrian PACI au Jeu de Paume, sont réalisés avec l’aimable concours de Malika Zingli et d’Annabelle Floriant. -

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