Albania

Paris : rencontre autour de l’écrivain Jusuf BUXHOVI

Publication de « Qui résiste à la peste résiste au diable », Editions de l’Harmattan

vendredi 4 février 2011 par Evelyne Noygues

Lundi 29 novembre 2010, les Editions de l’Harmattan ont organisé, au Théâtre du Lucernaire à Paris, la présentation du roman « Shënimet e Nikollë Kazazit » de Jusuf Buxhovi, traduit en français par Odette Marquet sous le titre « Qui résiste à la peste résiste au diable ».

Roman très actuel, traversé par un souffle épique dépassant la réalité historique, il trouve des raisonances dans la littérature internationale par les valeurs de tolérance, d’humanité et de résistance intellectuelle qu’il véhicule.

Débat modéré par Ardian MARASHI, maître de conférence à l’INALCO, avec la participation de :
- Alexandre ZOTOS, professeur émérite de l’Université de Saint-Etienne
- Michel RIVIERE, journaliste à France TV
- Odette MARQUET, traductrice du roman
- Sanije BAJRAKTARI, attachée culturelle de l’Ambassade du Kosovo à Paris

Invités d’honneur :
- SE Monsieur l’Ambassadeur du Kossovo, Muhamedin KULLASHI, et
- SE Monsieur l’Ambassadeur de l’Albanie, Ylljet ALIÇKA.

Rencontre en présence de l’auteur, suivie de questions/réponses avec le public et d’une séance de dédicaces.

Avec le Concours de la Société Générale-Albanie et de l’Ambassade de France au Kosovo.

Lire également : Parution du livre de Jusuf BUXHOVI : "Qui résiste à la peste résiste au diable. Le journal de Gjon Nikollë Kazazi"

La littérature de langue albanaise : ou comment lutter contre les stéréotypes

A l’occasion de cette présentation, Alexandre Zotos s’est interrogé sur ce que la littérature albanaise peut apporter d’original à la culture française. Pour ce professeur d’université, fin connaisseur de la culture albanaise, elle représente le plaisir de la langue. Depuis de longues années, il se passionne pour cette langue nerveuse, pleine de ressources, qui possède une vigueur extraordinaire.

La littérature albanaise apporte à la culture française une ouverture vers des oeuvres variées traduites dans le monde entier. Elle ne se limite pas à une littérature régionaliste même si elle se singularise par des facteurs typiquement balkaniques. Sans doute, fait remarquer A. Zotos, est-ce à cause d’un fond illyrien, filtré par cinq siècles d’influences ottomanes. Cette littérature est aussi pleine de sédimentations latine, romane, un peu grecque, ottomane et même française*.

Pour lui, la littérature albanaise porte en elle une grande singularité et un vécu prégnant qui synthétise une pensée et un contact charnel avec la vie.

A une question du médiateur de la soirée, Ardian Marashi, son interlocuteur répond que, pour lui, il s’agit bien d’une "littérature au singulier" même si ses auteurs sont dispersés dans plusieurs pays (Albanie, Kosovo, Macédoine, Grèce, etc.). Tous les auteurs littéraires écrivent dans une langue unifiée qui n’interdit pas des coloris régionalistes. Il existe cependant un fond commun fruit d’une langue unifiée.

* langue de diplomatie et de salon dès le 18è siècle.

L’écrivain Jusuf Buxhovi : un homme "révolté" qui fait face

Sanije Bajraktari explique que Jusuf Buxhovi est un intellectuel connu depuis longtemps au Kosovo. Il a été journaliste pour "Rilindja", le seul média de langue albanaise à l’époque de la Yougoslavie. Il a été ensuite correspondant à Bonn d’où il a écrit des articles de fond à une époque marquée par un régime communiste exerçant la censure.

Jusuf Buxhovi est également un romancier célèbre. Il a publié plus de vingt ouvrages dont une dizaine de romans, qui ont fait l’objet d’une nouvelle édition récente à Prishtina. Le premier, "Shënimet e Nikollë Kazazit" a connu un grand succès dès sa sortie en 1980. Par la suite, il a été mis en scène au théâtre par Agim Sante sous le titre "Rrënja e madhe" dans lequel il traite du passé, des origines.

Il est également l’auteur d’écrits historiques très documents, un peu à contre courant de ce qui était dans les écoles en Yougoslavie, et est encore enseigné, au regard de l’héritage communiste.

Odette Marquet se trouvait depuis longtemps à Prishtina lors de la parution du roman en 1982. Ce roman eut d’autant plus de succès car il faisait écho à la situation réelle de l’époque. En effet, les premières manifestations des étudiants de mars 1981 avaient été suivies d’une répression agressive et violente.

En 1982, le chant en langue albanaise était proscrit dans les banquets de mariages. Dans le roman de Buxhovi le chant occupe une grande place. Dès le premier chapitre c’est un élément de résistance : le montagnard, qui refuse de donner le nom du rapsode, va être livré à la pendaison et à la fin du roman, Selam, bouffon et poète sera lui aussi pendu

« En effet, les rhapsodes ne sont pas seulement des interprètes, ce sont aussi des compositeurs ; ils s’efforcent de faire passer dans le chant quelque chose d’eux-mêmes et de leur époque. Chaque vers enferme un extraordinaire élan de liberté. Ils doivent être animés d’un puissant souffle de courage, d’héroïsme et d’esprit guerrier. »

Pour la traductrice, ce roman est un voyage à travers l’histoire des Albanais, une histoire dramatique qui se répète, des invasions, des combats défensifs pour résister aux oppresseurs, des exodes, des émigrations, ….

Elle a été frappée par le fait qu’il existe toujours chez les Albanais une force, une énergie, qui leur a permis de résister et de conserver leur identité à travers l’histoire. Tout le roman est parcouru par un souffle de tolérance religieuse caractéristique de la population albanaise. Pour les Albanais, c’est leur albanité qui est première et non leur appartenance religieuse.

De son côté, le journaliste et cinéaste Michel Rivière replace le roman dans le contexte historique des années 1980 et le rôle joué par la démarche pacifique et de tolérance conduite d’Ibrahim Rugova, appelé le "Gandhi des Balkans", symbole d’une volonté d’autonomie et de liberté.

Comme le souligne Ardian Marashi, le personnage de Nikollë Kazazi de « Qui résiste à la peste résiste au diable » fait écho au rapsode du "Dossier H" d’Ismail Kadare, qui a nourrit la connaissance de faits albanais dans la culture française.

Historiquement, la culture albanaise a été attirée par la culture française tout comme par celle, plus globalement, de l’Europe occidentale. Exemple, le premier roman albanais "Blanche de Témal" de Vasco Pasha a été publié en langue française. Les intellectuels albanais ont toujours été liés avec la culture française, bien avant la Première guerre mondiale, pendant, après et jusqu’au conflit récent au Kosovo. Le Dr. Ibrahim Rugova, l’un des plus grands hommes politiques contemporains, a reçu une formation politique en France.

Entretien avec l’auteur : la tolérance, un enjeu essentiel

Ardian Marashi demande à Jusuf Buxhovi s’il se considère comme un historien de formation qui écrit de la bonne littérature, s’il considère qu’il écrit sur des sujets historiques et si son engagement a une valeur européenne en plus d’être un témoignage historique.

Selon l’écrivain, il ne lui a jamais été possible de s’éloigner de l’histoire tragique des Balkans, même s’il a cherché à le faire. L’histoire est liée intrinsèquement à l’évolution de la péninsule. Le peuple albanais a toujours été obligé d’exprimer son point de vue sur l’histoire pour lutter contre les stéréotypes qui circulaient, tout simplement parce qu’il était en danger s’il ne le faisait pas. Dans les Balkans, il fait remarque que se sont, en même temps, les intellectuelles, et notamment les historiens, qui ont alimenté la haine entre les peuples. Les écrivains albanais ont du répondre à ce défit lancé par les politiques.

Interrogé sur le rôle d’un intellectuel engagé dans les Balkans et au Kosovo à notre époque, Jusuf Buxhovi met en avant l’esprit de résistance pacifique qui a ressurgi à un des moments les plus sombres de l’histoire contemporaine, sous l’impulsion d’I. Rugova.

L’auteur revient enfin sur l’importance jouée par les cultures française et allemande dans le processus de création des intellectuels de langue albanaise : les Allemands, en matière politique et historique, les Français, en littérature.

En guise de conclusion, comme le souligne Ardian Marashi, le fait pour l’écrivain de voir son roman traduit, pour la première fois en français, trente ans après sa parution en langue originale, est un signe de longévité...

Propos recueillis et mis en forme par Evelyne Noygues©2010.


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