Albania

Pierre CABANES : l’Albanie d’hier et d’aujourd’hui

Archéologie et histoire de l’antiquité

lundi 27 janvier 2014 par en , Evelyne Noygues

Fondateur de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie, Professeur honoraire de l’université Paris X Nanterre, auteur de nombreux ouvrages et publications, Pierre Cabanes est historien de l’Antiquité. Auteur de : Albanie, le pays des aigles publié par Édisud en 1994, il a dirigé la rédaction de L’Histoire de l’Adriatique, préfacée de Jacques le Goff (Le Seuil, collection L’Univers historique, 2001).

Une découverte nourrie et puissante...

La découverte de l’Albanie antique a fourni au Prof. Cabanes des matériaux inédits d’un très grand intérêt, qui complétent à merveille ce que les recherches en Épire grecque lui avaient déjà révélé. A partir de 1965, il prépare une thèse de doctorat sur l’Épire de la mort de Pyrrhos à la conquête romaine (272-168 avant J.-C.). A la même période, des collègues grecs conduisent des fouilles et les trouvailles épigraphiques qu’ils font sur le site de Dodone, notamment, permettent d’acquérir une meilleure connaissance des institutions épirotes dans la période du IVe au Ier siècle avant J.-C.

L’Epire antique se poursuivant au delà de la frontière définie en 1913 entre la Grèce et l’Albanie, c’est aussi l’occasion pour lui de découvrir l’Albanie du Sud dans les régions que l’Antiquité qualifiait de Chaonie.

L’impression d’aborder une terre vierge...

L’Albanie a la chance d’avoir conservé sur son territoire de nombreux sites archéologiques. Libérée du joug ottoman juste à la veille de la première guerre mondiale, l’Albanie n’a pas été l’objet de recherches archéologiques systématiques jusqu’aux années 1920, même si des voyageurs du XIXe siècle, comme le colonel Leake, le consul de France auprès d’Ali Pacha Pouqueville, Léon Heuzey et bien d’autres, avaient déjà visité le pays et signalé l’intérêt de certains sites.

La beauté des sites va de pair avec la diversité des sociétés humaines qui y ont vécu. Le voyageur est, d’abord, fasciné par les grandes cités coloniales fondées par les Corcyréens et les Corinthiens à Apollonia d’Illyrie et à Épidamne-Dyrrhachion.

 

Apollonia d’Illyrie...

Le coucher de soleil sur la mer vu d’Apollonia offre un spectacle merveilleux, dans le silence du soir troublé seulement par les clochettes des moutons. Le monastère Sainte-Marie, qui enserre au centre de sa cour la belle église byzantine de couleur rouge, éclatante sur l’azur du ciel, s’harmonise avec le portique, l’odéon et le monument des agonothètes parsemés parmi les oliviers centenaires.

La cité d’Apollonia est tournée vers l’exploitation de son terroir agricole. Son port fluvial, qui s’ensable à partir de César, a cultivé des institutions aristocratiques qui réservent les magistratures aux descendants des premiers colons venus de Corcyre et de Corinthe vers 600 avant J.-C.. La bonne société coloniale a su faire de la ville un centre culturel où le jeune Octave vient se former en 45 avant J.-C.

Demeurée cité grecque, alors que Dyrrachium recevait le statut de colonie romaine, Apollonia connaît un renouveau extraordinaire au IIe siècle après J.-C.. C’est l’époque de la construction d’un nouveau centre monumental, celui qu’a dégagé entre les deux guerres l’archéologue français Léon Rey, avec odéon, salle du conseil, arc de triomphe. C’est aussi l’époque de l’édification des grandes villas sur le versant ouest de la ville, dont beaucoup restent encore à dégager.

Épidamne-Dyrrhachion et l’imposant site de Byllis...

Fondée vers 627, la cité a conservé sa vocation commerciale. Le port et l’agglomération urbaine de Durrës recouvrent la ville antique, ce qui en rend difficile la mise au jour, sauf de façon très ponctuelle. Le musée de la ville témoigne pourtant de la richesse de son sous-sol, par quelques sculptures de bonne facture d’époque classique, par son monnayage, par ses mosaïques apparentées à celles de Pella en Macédoine, par les cippes funéraires retrouvés souvent par hasard dans les nécropoles situées hors les murs.

Le matériel épigraphique de l’antique Épidamne-Dyrrhachion regroupe près de six cents inscriptions et il est intéressant d’y observer la pénétration lente mais réelle de l’onomastique indigène à l’époque hellénistique ; aux noms grecs traditionnels viennent s’ajouter des noms locaux, des noms illyriens comme Bersas, Bersantos, Breukos, Brygos, Genthéas, Genthios, Dazaios, Dazios, Epikados, Madèna, Platta, Teutaia, Trauzina, Trauzos.

Les plates-formes du site de Byllis ne sont pas moins imposantes. Ce site associe le théâtre antique, la grande citerne et les basiliques paléochrétiennes de l’époque de Justinien, celles d’Antigoneia au cœur du bassin du Drino et de Phoiniké dans le bassin de la Bistritza.

La sublime Butrint...

Le théâtre de Butrint, niché au flanc de la colline, disparaît dans le fouillis de la forêt vierge qui recouvre le site antique, resserré entre le lac et son émissaire, au voisinage immédiat du massif du Pantocratôr qui domine le nord de l’île voisine de Corfou.

Butrint – l’antique Bouthrôtos, où Virgile et Racine placent la rencontre d’Andromaque, d’Hélénos et d’Énée : celles-ci font connaître une communauté humaine, celle des Prasaiboi, structurée vers 163 avant J.-C. et qui vécut, pendant un siècle, avant l’installation de l’ami de Cicéron, T. Pomponius Atticus, sur un grand domaine de cette région (à partir de 59), puis la colonisation césarienne qui aboutit à l’implantation de vétérans romains sur place en 44.

Butrint, aux confins de la Grèce et de l’Albanie, à proximité immédiate de Corfou, a été tour à tour une antenne de Corcyre sur le continent pour contrôler le détroit, le lieu d’une présence troyenne en Occident marqué de la tradition légendaire d’Andromaque mais aussi d’une tradition historique chez Varron qui mentionne une région qualifiée de Pergamis, tout comme une inscription de Passaron, dans le bassin de Joannina, fait connaître un peuple des Pergamioi aux IIIe-IIe siècles avant J.- C..

Une série de listes d’affranchissements montre que plus de quatre cents esclaves sont ainsi libérés (on en connaît aujourd’hui plus de six cents entre IIe et Ier siècles avant J.-C.) auprès du sanctuaire d’Asclépios et de celui de Zeus Sôter. A la même époque, le sanctuaire de Delphes fournit les noms de près de mille quatre cents affranchis C’est dire que Butrint vient au second rang comme sanctuaire connu actuellement et pratiquant l’affranchissement d’esclaves en grand nombre.

De plus, ces listes d’affranchissements fournissent des renseignements sur la société des libres : composition des familles, présence des femmes à côté des hommes, rôle particulier de la femme dans ces décisions d’aliénation de l’outil de travail qu’est l’esclave, ce qui montre qu’ici la femme n’est pas sous la tutelle de l’homme (père, mari ou fils aîné, comme à Athènes), mais qu’elle peut seule décider d’affranchir des esclaves. Ces inscriptions nous renseignent aussi sur la société des esclaves : répartition par sexe, onomastique, situation nouvelle de l’affranchi(e) ; enfin procédures d’affranchissement : mode civil, mode religieux par consécration à une divinité, mode mixte.

Butrint est aussi le sanctuaire d’Asclépios, dieu guérisseur des corps et libérateur d’esclaves, et la prospérité de la ville médiévale est soulignée par le magnifique baptistère du Ve siècle et la vaste église à trois nefs, témoins de la vitalité de cette ville malgré l’humidité, les moustiques et les fièvres qui sont finalement venus à bout de la population, au point que le site s’est totalement endormi jusqu’au XXe siècle.

Pendant toute sa carrière, le Prof. Cabanes a travaillé avec la communauté scientifique albanaise, parmi laquelle le Prof. Neritan Ceka, auteur de très riches ouvrages sur les plus importants sites de son pays.

Article mis en forme par E. Noygues avec l’aimable concours du Prof. Cabanes

A lire également sur ce site : Albania : rencontre avec le Pr. Pierre CABANES, vendredi 31 janvier


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