Albania

Quand les "Arnaout" de Tunisie croisent la route de Napoléon Bonaparte

par Karim LARNAOUT

lundi 13 août 2018 par en , E. Noygues

L’histoire des "Arnaout" en Tunisie recèle plein d’épisodes passionnants depuis les temps plus ou moins lointains où l’Empire ottoman s’étendait jusqu’à l’antique Carthage sur les rivages au sud de la mer méditerranée.

Des mamelouks, membres de milices formées d’esclaves, affranchis et recevant une solde à l’issue de leur formation, se retrouvent au service de différents souverains musulmans, parmi lesquels les Beys de Tunis.

Riche d’un passé prestigieux, la branche tunisienne des « Arnaout » permet, grâce aux archives nationales tunisiennes et françaises de retrouver et de faire revivre des tranches de vie de ces illustres ancêtres.

Des "Arnaout" à Tunis

Des ancêtres originaires d ‘Albanie sont arrivés à Tunis probablement au cours du 18ème siècle. On ne sait pas à ce jour s’ils parlaient l’albanais ou le turc mais leur origine est certaine, inclue dans le nom « Arnaout » : c’est celui par lequel les turcs identifiaient les ressortissants de ces contrées des Balkans d’où ils étaient "embarqués" par les Ottomans, peut être via le devchirmé, ou enlevés au cours de razzia afin de servir dans l’armée.

À Tunis, ils furent proches des cercles beylicaux où ils servaient probablement dans un premier temps comme gardes du corps. Pour cela, ils résidaient à proximité des palais de la Médina -en arabe, centre d’une ville traditionnelle- et une rue porte encore leur nom à ce jour : impasse El Arnaout.

Des témoins familiaux se remémorent avoir rendu visite dans leur enfance à des ascendants « Larnaout » dans une grande maison située alors à Bab el Khadra, l’une des portes de l’entrée de la médina de Tunis, qui a malheureusement été détruite dans les grands travaux entrepris dans la capitale, autour des années 1980-90.

On retrouve également un carré spécifique au cimetière du Djellaz -à l’entrée de Tunis- où sont enterrés ces Larnaout tunisois.

En dehors de ces quelques témoignages et traces encore visibles, la plus grande difficulté pour des généalogistes passionnés réside dans l’inaccessibilité en ligne des archives numérisées de l’état civil tunisien ainsi que des archives nationales. Sans acte permettant de l’attester, il est donc laborieux de remonter au-delà de la cinquième génération...

Heureusement quelques aïeuls ont laissés de fortes résiliences dans l’histoire tunisienne, qui sont retracées dans de multiples sources et documents d’époque. Le premier témoignage évoque d’un premier Ramdan Arnaout de Tunisie qui accompagne l’émissaire du Bey qui se rendit vers 1774 à la cour du roi Louis XVI.

Représentation d’un Arnaout avec ses chiens, par Jean-Léon Gérôme (1824-1904).

D’autres Arnaout apparaissent dans les corps militaires, notamment l’un des premiers élèves sortis de l’école militaire du Bardo à Tunis. Des fiches sur les premiers entraînements à l’usage de l’infanterie, pour les formations de combats, de marche, de garde, sont conservées à la Bibliothèque nationale de Tunisie.

Dans les forts militaires du Bey de Tunis

Des officiers sont envoyés également dans d’autres forts du pays, comme à Ghar El Melh (Porto Farina) où ils ne se sont toutefois pas installés. En revanche, une branche a essaimé au Cap Bon (au nord-est de la Tunisie) autour des années 1850 : des officiers de l’armée turque furent désignés en garnison au fort protégeant la ville de Kélibia.

Ils s’installèrent et s’unirent aux femmes habitant sur place, elles-mêmes issues la plupart de familles turques comme l’atteste leurs patronymes. L’un des derniers officiers du Bey à sortir du fort a été un aïeul paternel de la 5ème ou 6e génération.

C’est l’histoire que l’on raconte encore dans la famille... le jour où cet aïeul remit les clés du fort à un officier français à la relève du protectorat ; avec ce que cet acte de quasi abdication pouvait représenter pour un officier Beycal.

Par la suite, et grâce à de généreuses soldes militaires ou rangs dans l’armée, ces anciens soldats du Bey acquièrent des terres cultivables pour devenir, au fil des générations et dans un premier temps, des cultivateurs ou vivre de leurs rentes... jusqu’à ce qu’un nouveau conflit ne les rappelle pour reprendre du service, comme ce fut le cas de mon arrière-père, parti sur le front de Verdun en 1914-18 et revenu mutilé de guerre.

Sidi Moustapha Arnaout (1750 (?) - 1813 (?)) : Ambassadeur du Bey en France

Les archives livrent de riches informations sur cet homme qui s’est distingué dans le proche entourage de Hammouda Bey (1759-1814), Bey de Tunis de la dynastie des Husseinites de 1782 à sa mort.

Sidi Moustapha Arnaout fut tour à tour responsable des greniers alimentaires et receveur principal (?). Il participa à faire progresser et maintenir le pouvoir ottoman en place. Ayant vu en lui des qualités d’homme éduqué, intelligent, humain et généreux, le Bey l’envoya comme Ambassadeur auprès de Napoléon Bonaparte. Une des hypothèses est que Moustapha avait également été à bonne école pour être un probable descendant direct de Ramdan Arnaout, émissaire parti 25 ans plus tôt à la cour du roi Louis XVI.

« En ce qui concerne la Régence de Tunis, nous voyons que le titre de Sî fut l’apanage des hauts dignitaires politico-militaires, ainsi que celui d’un certain nombre de mamelouks vivant dans le pays depuis plusieurs décennies. Parmi ces mamelouks « tunisifiés », nous trouvons Sî Mustapha Arnaout, Sî Ahmed Djeziri Agha, Sî Mustapha Ben Hamza, Sî Ali Spagnoul, etc. »

Gravure de la baie de Tunis à la fin du 17ème siècle.

Une note découverte aux archives des affaires étrangères françaises, sur les Envoyés des Régences Barbaresques et particulièrement sur la mission de Sidi Moustapha Arnaout relate le voyage que celui-ci fit en France où il fut reçu deux fois par Napoléon Bonaparte : la première lors d’un entretien officiel au Château de Saint-Cloud.

« Frimaire en II–novembre et décembre 1802 7. Sedi–Mustapha–Arnout, Envoyé du Bey de Tunis, est admis à l’audience du Premier Consul. Il le félicite sur son élection à vie. »

La seconde, Moustapha Arnaout délivra un présent du Bey, constitué de 10 chevaux pur sang arabe et différents autres présents.

« Paris, le 10 frimaire Sidi Mustapha Arnout, envoyé du Bey de Tunis, a été admis dimanche dernier, à l’audience du premier consul, au château de Saint-Cloud. Il a exprimé, au moyen de son interprète, l’objet de sa mission, dans les termes suivants : “Citoyen premier consul, le bey de Tunis m’a chargé de vous féliciter sur votre élection à vie. La nouvelle dans l’événement, qui assure toute à la fois le bonheur de la France, et le repos de l’Europe, ne pouvait être reçu avec indifférence par le bey et la régence de Tunis, que des relations, presque exclusives, de commerces et de bonne amitié, lient plus intimement que les autres régences, au gouvernement et au peuple français. Sincèrement dévoués à votre personne, le Bey a saisi avec empressement cette occasion de vous offrir, le premier, le tribut solennelle d’hommage et d’admiration que tous les peuples doivent à vos éminentes qualités. Si la mission, que j’ai l’honneur de remplir auprès de vous, peut contribuer à resserrer l’union et la bonne harmonie existantes entre la république française et la régence de Tunis, l’ambition la plus chère du Bey, mon maître, sera pleinement satisfaite et ses vœux seront comblés lorsque vous aurais bien voulu m’autoriser à l’assurer, que vous lui accordez personnellement, votre amitié et votre puissante protection. »

On retrouve également dans une correspondance de Napoléon 1er avec le Pape sur les tractations diplomatiques avec l’émissaire du Bey de Tunis, autour des esclaves capturés au cours des courses de pirates :

« Le bey de Tunis m’ayant envoyé un ambassadeur, j’ai fait conclure avec lui une convention pour que, désormais, tous chrétiens qui tomberaient entre ses mains n’éprouvent aucun mauvais traitement et aient des rations de vivres. Si Votre Sainteté a quelques-uns de ses sujets esclaves, je la prie de m’en envoyer la note, et sur-le-champ je les ferai élargir. »

Au cour de son séjour de près de 5 mois et demi sur le territoire Français, Sidi Moustapha Arnaout rencontra également deux autres consuls, le frère du Général Bonaparte, les ministres, et les grand dignitaires et autorités constituées de la ville de Paris. La visite de cet émissaire en France en 1803 permis au Bey d’acquérir auprès de l’empire français des canons qui furent utilisés pour défendre l’entrée de Tunis.

Reconnaissant, Hamouda Bey remercia Sidi Mustapha Arnaout en lui confiant, à son retour à Tunis, d’autres responsabilités militaires au service du pays. Il s’éteignit en août 1813.

Karim LARNAOUT - France

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