Albania

RE-CREATION ou L’HISTOIRE D’UN LABORATOIRE PHOTOGRAPHIQUE

par Eleni LAPERI, directrice du Centre culturel Lindart&Anima

mercredi 2 juillet 2003 par en

Souvent de l’idée du moment naît un projet courageux. C’est ce qui c’est passé avec le Dr. Christian Zindel, directeur de l’antenne Pro-Helvetia à Tirana. En voyant que les artistes albanaises avaient émis le désir de travailler la photographie, et devant le manque de moyen pour le mettre en pratique, il a proposé d’installer un laboratoire photographique au centre culturel Lindart.

La première personne à exprimer le souhait de former ces artistes et à faire don de plusieurs équipements pour le futur laboratoire fut le photo reporter Piro Naçe . Plus tard, au mois d’octobre 2001, le jour de l’inauguration de l’exposition « Invente-toi » présentant les travaux d e 13 artistes albanaises au centre culturel Karl der Grosse à Zurich, l’instigatrice de l’exposition et de l’atelier du même nom, Monica Von Rosen, nous présenta la photographe suisse Barbara Hausamann. Cette dernière nous promit de nous apporter [NDT : à Tirana] les équipements nécessaires à l’installation d’un véritable laboratoire photographique, de façon à ce que les femmes artistes aient la possibilité de travailler elles-mêmes le développement des films et le tirage de leurs propres clichés artistiques.

Et, au mois d’août 2002, Barbara Hausamann accompagna les équipements, qu’elle installa elle-même (les étagères, les bacs de développement, les appareils de la chambre noire) dans les locaux du centre culturel Lindart, à Tirana.

Le fait de parler de ce laboratoire comme d’une installation historique n’est pas faire preuve d’un quelconque sentimentalisme, car il est la traduction d’un acte de solidarité. Piro Naçe occupe personnellement une place historique dans la photographie albanaise, et nous avons le privilège de disposer de matériels qu’il a lui-même utilisés. C’est là le fruit des efforts d’un groupe de femmes artistes pour réaliser un rêve à la fois idéaliste et nécessaire pour la culture albanaise dans une période où, chez nous, le courant d’un pragmatisme à tout crin domine tous les espaces de la société. C’est ainsi que l’idée d’un laboratoire photographique a fait son chemin, unique en son genre dans toute l’Albanie, puisqu’il est à l’usage des œuvres photographiques des artistes.

En Albanie, l’art de la « photographie libre » en est à ses premiers pas. Il n’existe pas même une galerie spécialisée pour les expositions photographiques. Ce n’est qu’après les années 1990 que Gëzim Qëndro, alors directeur de la Galerie nationale des Arts, organisa le premier concours de photographies artistiques, appelé « Marubi ». Il était très difficile [NDT : à cette époque] de trouver un laboratoire équipé et adapté à la réalisation de photos artistiques N & B répondant aux exigences professionnelles. Il était impossible pour les artistes qui souhaitaient travailler la photographie de disposer de leur propre laboratoire. Maintenant les choses ont changé.

N’importe qui a le droit de voir, qui que ce soit, où que ce soit et de la manière qu’il veut. Le droit de voir est primordiale. Il est le plus indispensable parmi les autres droits de l’homme. Est à même de le comprendre tout un chacun qui a regardé, ne serait-ce qu’une seule fois, de manière consciente et qui, j’en suis sûre, ne voudrait, sous aucun prétexte, échanger ce droit avec un autre. Le regard est ce qui donne une expression à notre portrait, une saveur à notre œuvre, une valeur à notre façon de vivre avec les autres. Encore que nous ne savions pas beaucoup de chose à propos des yeux, du regard, sur ce qui ce passe derrière notre système visuel, dans la chambre noire de notre tête. Avec l’invention de la photographie, l’homme a disposé d’un moyen supplémentaire pour dessiner, graver ou peindre, en plus des pinceaux, des ciseaux, des couleurs : il a eu la lumière.

Afin d’éprouver le plaisir de ce qui est peint au moyen de l’utilisation de la lumière, pour expérimenter la force de la magie de l’appareil photographique, encore très peu employé comme instrument de création en Albanie, au mois d’avril 2001, le centre culturel Lindart, à peine ouvert au public, a organisé un atelier conçu et dirigé par l’artiste germano-suédoise Monica von Rosen. Cet atelier, intitulé « Re-création » avait pour but l’utilisation d’appareils photographiques en temps qu’instruments d’expression artistique, afin d’essayer de percer le futur de tout un chacun.

Monica von Rosen avait été impressionnée par les différentes rencontres qu’elle avait eues avec des artistes albanaises lors de son premier séjour à Tirana. Au cours de leurs conversations, elle avait décelé de leur part comme un sentiment de pessimisme et d’incertitude face à l’avenir. Cet état d’esprit attaché à chaque pas la poussa à organiser un travail en commun sur ce thème. Des artistes, de tous âges et de tous horizons, furent invitées à participer à cette expérience, parmi lesquelles, comme c’était une des exigences du projet, beaucoup n’avaient jamais eu un appareil photo entre les mains. Le thème choisi exigeait de chacune de chercher au plus profond de soi, au moyen de la photographie, pour construire leur futur au figuré, oubliant un moment le pessimisme et le découragement qui les habitaient. Il s’agissait d’une espèce de thérapie au moyen de la pratique photographique. Le résultat fut époustouflant. Il était impressionnant de voir, le soir, les 13 participantes s’approprier le sol de la salle avec les photos prises tout au long de la journée, afin d’éliminer avec Monica celles qui ne « montraient » rien. C’était une espèce d’histoire écrite au moyen de clichés en partant de la « lumière ».

En novembre 2002, après avoir terminé de monter le laboratoire photos, Barbara Hausamman organisa un nouvel atelier sur la photographie N&B. Les participants étaient quatre jeunes artistes : un garçon et trois jeunes filles qui éprouvaient le plaisir que donne l’œil médiateur au travers de l’emploi d’un appareil photo et du travail manuel en s’essayant au tirage du papier.

L’exposition de photos, organisée le 15 novembre 2002, montra à quel point l’invention de Niepce fut, en 1839, un don merveilleux fait aux premiers photographes. Le choix du N&B permit de montrer des travaux plus concentrés et plus percutants par rapport à l’essence même du thème. Cette exposition fut la première activité du nouveau laboratoire du centre Lindart.

Par ailleurs, la bibliothèque du centre culturel rassemble un grand nombre d’ouvrages et de revues sur la photographie, offerts par l’association « La Courte Echelle » de Vitrolles, en France, par les ambassades de Suisse, de France et d’Allemagne à Tirana ; par la fondation culturelle Pro-Helvetia à Zurich, en Suisse ; par Riet Van der Linden, historienne d’art hollandaise. L’atelier « Invente-toi » a constitué le premier pas de ce travail autour de la photographie. L’exposition de Barbara Hausamman et des quatre jeunes artistes albanais fut la seconde étape sur le chemin de l’art de la photographie, pour le contre culturel Lindart et les artistes femmes albanaises du XXIè siècle.

Demain, en Albanie aussi, de plus en plus d’artistes utiliseront la photo comme un langage esthétique. C’est grâce à la solidarité entre les artistes du monde entier, qui est faite d’échanges et de dons, que les rêves et les efforts de certains sont devenus réalité au travers du laboratoire photographique installé au centre culturel Lindart à Tirana.

Eleni LAPERI - Tirana, 2003

traduit de l’albanais par Evelyne Noygues


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