Albania

Théâtre : Interview de Nikson PITAQAJ, metteur en scène et auteur dramatique

vendredi 29 juin 2012 par en , E. Noygues

  Avant les prochaines représentations de "Knock", le chef d’oeuvre de Jules Romains, les jeudi 14 juin à 20h et dimanche 17 juin 2012 à 16h, au centre culturel du ministère des finances, 143 rue de Bercy - Paris (75012), Nikson Pitaqaj, metteur en scène albanais originaire du Kosovo, a accordé une interview exclusive à "Albania".

 

 

- En tant qu’homme de théâtre, quelle est votre formation ?

Nikson PITAQAJ : A mon arrivée en France, j’ai commencé par étudier le cinéma à l’ETTIC. Si j’ai apprécié ces études qui m’ont considérablement enrichi sur le plan artistique, mon intérêt pour le théâtre n’a cessé d’accroître. A la fin de mon cursus, j’ai intégré une compagnie théâtrale. Au sein de cette compagnie, je suis passé d’acteur à metteur en scène un peu par hasard, par la force des choses, puisqu’aucun autre membre de la compagnie ne voulait assurer la mise en scène du prochain spectacle. Ces années au sein de la compagnie, cumulées à des stages afdass et à une fréquentation assidue des théâtres parisiens, ont été ma véritable formation théâtrale.

Si je suis encore acteur aujourd’hui, je me définis désormais comme metteur en scène et auteur dramatique.

- Que vouliez vous faire après vos études ?

N.P. : Le plaisir de travailler au sein d’un groupe m’a conduit au désir de monter ma propre compagnie : la Compagnie Libre d’Esprit que j’ai fondée en 2001, dont je suis le directeur artistique et le metteur en scène. J’ai délaissé mes propres textes et me suis intéressé à des textes d’auteurs classiques ou contemporains du XIXème et XXème siècles, notamment d’Europe de l’Est ou d’Europe Centrale (Tchekhov, Dostoïevski, Kleist, Vaclav Havel), puis dernièrement à un auteur français de la première moitié du XXème siècle : Jules Romains.

- Comment êtes-vous venu à la mise en scène ? Et comment se passe le processus de création pour vous ?

N.P. : Je suis venu à la mise en scène comme je vous l’ai dit, par hasard, mais c’est dans ce rôle là que je me suis véritablement épanoui.

Selon moi, la mise en scène d’un texte doit s’inscrire dans une dynamique collective : un metteur en scène stimulé par les propositions de ses comédiens, attentif à celles qui apportent quelque chose d’intéressant à l’édifice en cours de construction, un spectacle qui évolue sans cesse. Je refuse de me faire une idée précise de la manière dont je veux monter telle ou telle pièce à laquelle les « acteurs marionnettes » doivent se plier pendant les répétitions. Tout d’abord parce que ce choix me semble mener irrémédiablement à une déception, et surtout parce que j’aime être surpris par ce qui se crée dans la magie des répétitions.

- Quelles sont vos différentes sources d’inspiration ? Quelle est la part de vos origines albanaises dans votre expression artistique ?

N.P. : Mes sources d’inspiration ne sont ni datées ni figées dans l’espace. Je m’intéresse à l’humain, sa folie, sa violence, ses paradoxes.

Mes origines albanaises sont profondément ancrées dans mon expression artistique. L’humain écorché que j’y retrouve est une figure exacerbée, à mon sens, de la fureur de vivre qui entraîne parfois les hommes dans les extrêmes. Je me retrouve également dans la musique albanaise, pansement vital de bien des maux, qui est présente dans mes mises en scène. Un critique a parlé de « guitares balkaniques » dans un article écrit sur ma mise en scène de Knock, cela m’a profondément touché. Enfin, l’humour exaspéré par la souffrance est quelques chose qui m’intéresse tout particulièrement

- En tant que metteur en scène, comment procédez-vous pour vous approprier l’œuvre d’un auteur ? Exemple : avec Knock

N.P. : Avant tout, je me base sur une lecture précise du texte. J’aime à en extraire l’universel en proposant des adaptations qui font fi de ce qui peut être daté. Ce qui m’a frappé chez Knock, c’est le thème éternel de la manipulation à grande échelle. Que sont la propagande, la publicité, les discours démagogiques, populistes, les sectes, les religions, l’armée ou encore les campagnes politiques ? Un dérivé de la théorie de Knock, rien de plus. Jules Romains nous expose les fondements de ce pouvoir sur les masses. Le personnage qu’il crée n’est pas tant un médecin escroc que l’apôtre d’une nouvelle religion, la science, qui devient un outil permettant d’assujettir la population.

J’espère permettre au public de redécouvrir des œuvres trop souvent lues de façon univoque. C’est ce que j’ai tenté de faire avec ma mise en scène de Knock, il n’était pas question de proposer une copie conforme du Knock de Louis Jouvet. Je me base sur ce qui me touche, sur ce qui nous touche. Cette pièce, diablement d’actualité, me touche, nous touche, puisqu’elle parle d’une société effrayée, claustrophobe et frileuse, phobique et névrosée, en proie à la peur de l’Autre, et obsédée par le discours tour à tour inquiétant et rassurant de la Science. La société du bourg de Saint-Maurice décrite dans la pièce est finalement bien proche de la nôtre, où les épidémies, les attentats et autres catastrophes, annoncés de façon à provoquer l’angoisse, poussent les hommes à rester cloîtrés chez eux, en proie à l’hypocondrie. Après les peurs provoquées par l’épidémie de la vache folle, la grippe aviaire, ou le virus H1N1, nous assistons au retour du docteur Knock.

Le traitement de thèmes profonds par l’humour est quelque chose qui me parle, et j’ai été séduit de trouver une galerie de personnages hauts en couleurs traités de façon hilarante par la plume de Jules Romains. Ma mise en scène met en valeur ces thèmes et ces personnages en explorant toutes les dimensions comiques d’une pièce qui, bien que critique vis-à-vis de la société, est un remède salutaire au catastrophisme ambiant.

- Que pensez-vous de la scène théâtrale française actuellement ? Quelles sont vos influences ?

N.P. : Aujourd’hui, la scène théâtrale française est divisée. Entre le théâtre subventionné qui tend à être de plus en plus limité et la tyrannie des « têtes d’affiche » populaires qui exacerbent le culte de la personnalité en dépit de l’intérêt artistique.

Je redoute les mises en scène qui ne laissent aucun chemin à parcourir au public, j’aime que le public soit libre de son interprétation, et qu’on ne lui jette pas en pâture de « bonnes pensées prémâchées ». Toutefois, je vois de beaux travaux régulièrement, qui me parlent.

Je me reconnais de nombreuses accointances artistiques avec le travail d’Ariane Mouchkine. Le sens du visuel de Kantor me parle. Plus récemment, le travail fourni par le théâtre studio d’Alfortville sur Tchekhov, son sens aigu du texte, l’absence d’artifices, et l’état brut des émotions m’ont particulièrement touché.

- Qu’est-ce qui vous préoccupe particulièrement dans le monde d’aujourd’hui ?

N.P. : Ce qui me préoccupe dans le monde c’est l’humain, c’est sa peur. Je pense que c’est la peur qui conduit à refuser l’Autre, à se replier sur soi et à sombrer dans la folie.

- Etes-vous impliqué dans des causes particulières ? Si oui, lesquelles ?

N.P. : Je suis particulièrement attentif à la situation des Balkans, carrefour de l’Orient et de l’Occident, lieu de rencontres et de conflits. J’ai organisé avec La Compagnie Libre d’Esprit quatre festivals de 2004 à 2007 dans le département de la Seine Saint-Denis : Evènement culturel kosovar (2004), Evènement culturel albanais (2005), Evènement culturel Bosnie à l’honneur (2006), Evènement culturel les Balkaniques (2007). Ces évènements réunissaient pendant plusieurs semaines gens de théâtre, musiciens, artistes plasticiens, cinéastes et écrivains. J’apprécie particulièrement la communion de différents artistes, de différents domaines, rassemblés sur une même cause. Le futur projet de la Compagnie Libre d’Esprit est une trilogie intitulée Raki, mise en scène par moi-même, constituée de trois textes d’un même auteur, Nino Noskin, auteur d’origine albanaise du Kosovo, auprès de qui j’ai trouvé un véritable double artistique.

Je suis impliqué dans une cause essentielle : celle de l’humain, d’où découlent grand nombre de choses à propos desquelles il faut être vigilant, chacun et au quotidien.

Interview réalisée par Evelyne Noygues©avril 2012

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Article repris par Shekulli dans son édition du 7 juillet 2012 : http://www.shekulli.com.al/website/...


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