Albania

Une brève histoire de la photographie en Albanie

par Eleni LAPERI

vendredi 6 janvier 2017 par E. Noygues , en

Le « photographe libre » -à savoir le jeu de l’individu avec le regard et la lumière, la photographie en tant qu’œuvre consciente de l’art, au moyen de l’appareil photographique- est neuve en Albanie et date seulement des années 1990.

Très peu nombreux étaient ceux qui jusqu’à ces années-là pouvaient se prévaloir de posséder un appareil photos, en raison du niveau économique et culturel particulièrement bas du pays.

La photographie est très ancienne en Albanie. Mais l’utilisation de cet outil merveilleux pour exprimer des idées est très récente, étant donné le niveau de vie particulièrement bas, la période des invasions ottomanes et plus tard celle d’un Etat totalitaire qui avait interdit l’usage de l’appareil photo pour faire des photos que l’on peut qualifier de « libres ».

L’expression « photographie libre » peut sembler complètement absurde, car c’est un peu comme de dire « avoir le droit de voir ». Mais il n’en est rien. Les cas n’ont pas été rares où le simple fait de voir était puni et où le droit de voir selon son envie était interdit.

L’Albanie avait fait partie de l’Empire byzantin. Elle appartenait donc au monde orthodoxe, la partie conservatrice de la foi chrétienne. Plus tard, durant plus de 500 ans, elle fut sous la domination de l’Empire turc, qui obligea deux tiers de la population à adopter la foi musulmane afin de survivre, et qui décida des règles morales à respecter (parmi lesquelles la représentation photographique du visage dans son entier de toute personne était interdite).

Malgré tout, dans certaines villes d’Albanie, comme Shkodra au nord et Korça au sud, la photographie (y compris le cinéma) perça peu de temps après son invention. A Shkodra, les photographes Pieter Marubi et Kol Idromeno (lequel était également peintre et architecte), et à Korça, Kristaq Sotiri, témoignent des premiers embryons de la photo, commerciaux, répondaient aussi bien aux commandes de leurs clients qu’aux satisfactions qu’ils en retiraient en tant qu’auteurs.

Les premiers embryons de la photographie

Nous disposons grâce à eux de paysages, de portraits, de compositions rassemblant plusieurs personnages. C’est ainsi qu’à l’instar des impressionnistes français, Kol Idromeno utilisait la photographie pour peindre ensuite des toiles s’y référant.

De nos jours, ces clichés font partie des trésors de la photographie albanaise. Avec elles, nous entrons dans l’histoire, la psychologie, les traditions des Albanais de cette époque. Il en est peut-être ainsi parce que le portrait, au début de la photographie, avait la même valeur qu’une peinture monochrome.

Après la Seconde guerre mondiale, le régime totalitaire fit entrer le pays dans la famille des pays socialistes de l’Europe de l’Est, indépendamment du fait que l’Albanie était très loin de cette sphère, plus proche des démocraties de l’Ouest, si bien qu’il n’était plus possible de parler d’un « regard libre » ou d’une « photographie non engagée ».

Les studios photographiques étaient la propriété de l’Etat et faisaient partie des entreprises communales du service public. Des milliers et des centaines de milliers de portraits composent le fond de la création de ces années.

A la différence des représentations héroïques, primitives, des portraits de rudes montagnards, de combattants et d’intellectuels du fond Marubi, ou des portraits élégants et romantiques aux nuances occidentales du fond Sotiri, les photos de la période du réalisme socialiste représentent des hommes et des femmes, des enfants et des familles, des groupes d’individus indépendamment de leur classe ou de leur niveau intellectuel. Ce sont les portraits d’êtres humains qui posent, heureux, dans leur ignorance, des portraits de l’homme nouveau, sans aucun droit civique, excepté celui de croire sans condition au parti-Etat.

L’autocensure devint un appendice de la morale et de la culture issues des canons de la religion orthodoxe ou de l’invasion ottomane. Elle devint un élément du métabolisme, elle fit partie de la façon de vivre, au point qu’il était difficile de la diagnostiquer comme un handicap chez l’individu.

Cette carence se fit sentir plus crûment dans les années 1990, quand la société albanaise « s’appropria le mur de Berlin » et entra dans le catégorie des sociétés ouvertes, en ayant, pour la première fois après 900 ans, la possibilité de comparer ses idées avec celles des habitants des autres parties du monde, sans l’entremise de l’Etat ou de la foi.

La libéralisation spirituelle s’accompagne de celle de l’esprit, et donc du regard. Cela ne fut pas facile. Il n’est facile pour personne de se libérer de cette autocensure enracinées depuis 900 ans.

Une place difficile pour les artistes femmes

Cela a été plus facile pour les jeunes, et en même temps pour les artistes femmes de passer outre cette carence, à présent génétique. La plupart d’entre-elles se sont servies d’elles-mêmes comme modèles. Leurs créations se distinguent par le courage avec lequel elles traitent les sujets, en dirigeant en premier lieu leur regard sur elles mêmes.

La photographie a été utilisée avec beaucoup de succès par les artistes femmes pour composer leurs créations. On y note leur désir de renverser toutes les sphères qui constituent la morale conservatrice et qui conditionnent la vie en commun : le refoulement, la honte, la peur. Sur leurs photos, Rudina Memaga, Suela Muça, Silvana Nini, Fabiola Joza, etc. mettent souvent devant l’objectif leur propre identité de femme. C’est là la première étape en tant que femme pour minimiser la sphère de la honte.

En tant que femmes, et encore plus en tant que femmes albanaises, ces artistes ressentent la pression masculine qui est à la base de la mentalité et de la morale du pays. La morale oppressante, laquelle aujourd’hui encore répertorie la création d’une femme dans une catégorie moins élevée que celle d’un homme, oblige les artistes à faire usage de leur corps, souvent dénudé, comme pour dire qu’il n’y a rien de honteux dans un corps nu, mais que c’est le regard concupiscent d’un autre individu qui est avilissant, car il transforme une femme en une marchandise que l’on jette après l’avoir consommée.

Si la prostitution existe, c’est qu’il y a des acheteurs pour cette catégorie de service. Bien souvent ce sont « des hommes comme il faut », « de bons croyants », qui en public la dénoncent. Ne sommes-nous pas nés nus ? Si c’est un péché, pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas créés déjà tout habillés ? Pourquoi ne constate-t-on pas de cas de violence sexuelle dans les tribus primitives ? (Est-ce parce qu’il n’y a pas de loi pour engendrer ce phénomène ?).

Les photos du cycle « Eau de parfum » de S. Muca, ou « Slogan » de F. Joza, « Sans titre », « Mirela » de R. Memaga, les photos de Rovena Agolli, etc. ont en elles-mêmes l’ironie, la dérision, la perception du regard d’une femme, qu’aucun complexe ne fait sentir inférieure à l’autre sexe.

Mais la morale, aux nuances encore moyenâgeuses, est frappée du sceau masculin, qui a le pouvoir, et oblige les créateurs à presser sur le bouton de leur appareil pour révéler leur protestation envers le traitement dont font l’objet les femmes en tant que propriétés de leur mari. A la différence de la peinture, la photographie, disposant d’un œil et d’une main plus rapides, ne laisse pas à l’émotion le temps de se perdre. D’un autre côté, la possibilité de réaliser plusieurs copies en même temps permet de la distribuer dans un laps de temps très court. Elle atteint plus facilement le public.

De nos jours, la photographie compte indiscutablement parmi les arts, aux côtés du cinéma et de la vidéo. De part le monde, les artistes sont nombreuses et leur contribution aux arts visuels, y compris à la photographie, est indéniable. Progressivement, cet état de fait se reflète également dans l’art albanais, à l’occasion d’activités où les artistes photographes gagnent leur droit de citoyenne.

Mais on se souviendra toujours des pionnières de la photographie comme Fotina Goro, originaire d’Himara, comme faisant partie du livre des « albanaises singulières » qui reste encore à écrire.

Piro Naçe rapporte à son propos : « je connais les biographies et les œuvres d’artistes photographes en Europe et en Amérique. Mais je veux témoigner d’une femme de la côte ionienne, qui est entrée dans l’histoire de la photographie albanaise. Je veux parler de Fotina Bodini Goro, qui étudia la photographie auprès de son mari, Jani Pano Goro (un photographe albanais revenu de St Etienne, en France). Fotina Goro a pratiqué la photographie dans la région d’Himara , tout au long des années 1930. Elle ne connaissait que la langue albanaise, mais elle prononçait parfaitement bien en français tous les composants liés au développement et au tirage : le méthylène, l’hydroxyde, le carbone, le sulfate, la retouche, etc. Parmi beaucoup d’autres choses, elle savait qu’Emile Zola, le célèbre auteur de « Germinal » et du bouleversant article « J’accuse » était aussi photographe. J’ai rencontré Fotina Goro quand elle avait déjà dépassé 80 ans. Elle avait un véritable don pour raconter le passé. Et je lui ai baisé la main en signe de reconnaissance, heureux qu’elle demande à son fils de nous prendre en photo », termine Piro Naçe.

Eleni LAPERI©2003.

Traduit de l’albanais par Evelyne Noygues@2003


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