Albania

"Valdet Hamidi, sous le poids de la croix", de la « peinture révoltée » à la « peinture de crucifixion »

Texte de Luan Rama

mardi 21 février 2012 par en , E. Noygues

Paru en janvier 2012, "Valdet, sous le poids de la croix" est un texte de Luan Rama, traduit de l’albanais en français par Solange d’Angély et Luan Rama, et publié par Digital Estampe à Rouen (France). En vente : "Chez Camille" : 06 15 06 45 64 ou par email sur le site : www.valdet.org.

EXTRAITS

Pendant plus de trois décennies, le peintre VALDET a créé son originalité : la « peinture révoltée ». Le dernier cycle de VALDET est celui de la « crucifixion ». Il revisite la question du « Pourquoi ? », essentielle pour l’artiste.

On peut le comprendre... Dans sa jeunesse, en 1969, il est obligé de partir immédiatement après les manifestations orageuses, lorsque le Kosovo demandait son université et sa « République ».

Pour échapper à la prison, au lynchage ou à la mort, il a dû fuir sur le champ, laissant derrière lui son « Golgotha ». Et ce long voyage à travers les routes d’Europe, le cœur révolté et son rêve brisé, est devenu pour lui un autre calvaire, car à sa peinture, il allait manquer les images romantiques de sa vie quotidienne, ses douces prairies et les gorges légendaires des montagnes de son pays natal et aussi le visage d’un peuple sage et travailleur. Désormais, ses toiles auraient des corps mutilés et des bouches ouvertes, criant sans arrêt la douleur, le chagrin et l’absence de cette terre. Des têtes floues, battues par un vent de tempête où parfois on remarquait les bonnets blancs des montagnards albanais. Non, ce n’était pas une nostalgie de jeunesse, mais une vraie souffrance, une plaie ouverte qui saignait.

VALDET a laissé derrière lui sa famille, ses rêves, ses amours, pour voyager vers les gares bruyantes de l’Europe de la liberté, les yeux toujours ouverts et tournés vers sa patrie, vers le Kosovo de sa mère et l’Albanie de son père. Dans des centaines de tableaux qu’il a présentés dans les galeries et les nombreuses expositions, aux Pays-Bas, en Belgique, plus tard en France et ailleurs, la révolte est devenue son thème de prédilection : non parce que ce n’était pas seulement une préférence esthétique ou qu’il voulait l’imiter, mais ses figures déformées par la souffrance étaient proches des personnages de Francis Bacon, avec leurs bouches tordues, les visages défigurés par la douleur interminable et les cris de liberté pour son peuple, avec ces corps crispés et contractés depuis longtemps. Un siècle de sang et de morts, avec les enfants suivant leur père et leur mère sur les routes de l’exil, c’était la fuite nocturne devant la répression de la Serbie totalitaire au chauvinisme exacerbé. Tout ce monde pictural veillait sur le fond blanc, prêt à y jeter son deuil noir, la tourmente d’une vie, la défiguration, la figure morbide, avec des couleurs et des taches sombres, ocres, comme de la terre brûlée. C’était un exil, un calvaire, une révolte dans les toiles, là, où sans le vouloir, toujours, la même atmosphère revenait, le même appel. C’était la rage, le supplice, le grand hurlement d’un peuple réprimé, bafoué, piétiné, non par les bottes, mais écrasé par les chenilles métalliques des tanks.

Cela fait plusieurs années que dans la peinture de VALDET sont apparus des taureaux et des toreros, tant aimés par Goya ou Hemingway, ou des séries de personnages féminins, silhouettes si délicates et frêles, où souvent le rouge et le pourpre expriment une sorte de jubilation. Il semblait que la révolte était éteinte. Le Kosovo avait maintenant sa République. Mais l’artiste n’est pas seulement conditionné par rapport à l’histoire et à la question nationale. Il est un citoyen du monde, l’artiste, toujours confronté à son drame, le drame du créateur et de son vécu quotidien. Il semble que son voyage et son calvaire aient pris fin, mais en fait non, l’artiste revient sur ses péripéties, ses déceptions, ses drames personnels et collectifs, dans le cadre de toute une humanité. Ainsi, devant son chevalet, chez lui revient de nouveau ce thème de calvaire intérieur et de la « crucifixion ». Il est vrai que la création est une souffrance, un calvaire quotidien. C’est la recherche ardue et difficile, éperdue dans la tourmente, dans l’orage et le tourbillon de son intérieur, où comme dans les cercles concentriques des troncs coupés, on voit les signes des souffrances, de l’âme perplexe, les signes du doute et ses cicatrices. Il semble que le symbole de la souffrance totale n’a été donné qu’à un seul homme : celui qui s’appelait Jésus de Nazareth, fils de Marie…

VALDET

« Pour pain je n’ai que mes sanglots.

Mes rugissements déferlent comme l’eau.

La terreur qui me hantait, c’est elle qui m’atteint,

et ce que je redoutais, m’arrive ».

Livre de Job, Dialogue entre Job et ses amis, 3/24, Ancien Testament.

Ni VALDET, ni moi, ne sommes des croyants. Etant des agnostiques, nous voyons Jésus comme une personne qui a dû exister et comme l’un des exemples les plus extraordinaires de l’humanité, qui par sa vie a prêché trois grandes choses : l’amour, la tolérance et le pardon ! Trois éléments de base d’une vie de paix et d’humanisme. Voila pourquoi Jésus sur la croix ici, n’est pas Jésus mais l’artiste lui-même ou un frère d’une autre nation, plongé dans le drame et la tragédie. On peut même le remarquer par sa barbe et ses longs cheveux. Si on se réfère à la Bible, un des personnages les plus sympathiques pour Hamidi, mais aussi pour moi, est le personnage de Job dans le Livre de Job de l’Ancien Testament. Il devait affronter des épreuves et des souffrances exceptionnelles qui venaient de Dieu.

Mais si Job a été mis à l’épreuve par Dieu, Hamidi a été mis à l’épreuve par le Mal. L’abandon de la terre natale et de la famille n’était-il pas une épreuve terrible ? Et l’exil de sa famille vers l’Occident ? N’est-elle pas une épreuve rude et quelquefois implacable pour la survie en tant qu’artiste ? Une épreuve pour affronter le Mal qui existe dans le genre humain ? Ce n’est pas le seul peintre à exprimer la souffrance absolue. Rembrandt ou Goya ont été pour lui des références. On pourrait ajouter Caravage poursuivi par ses ennemis pendant des années et qui est mort de soif et de faim quelque part au bord de la mer. Bien sûr d’autres grands artistes ont aussi exprimé cette souffrance. L’histoire de l’art est remplie d’exemples d’épreuves de grands artistes face à la société et à leur art. Les derniers portraits de Rembrandt, peu avant de quitter ce monde, expriment une grande souffrance. Les fresques de Goya à la fin de sa vie terrestre, quand à moitié aveugle, il peignait sa « série noire », comme l’ont appelée les critiques, dans sa « Quinta del Sordo » (« La Maison du Sourd »). Le Cri de Munch exprime une douleur poignante telle, que toute personne devant ce tableau ne peut qu’être réellement bouleversée, de même devant Guernica de Picasso. Chez Frida Khalo, la peintre mexicaine, clouée au lit obligée de peindre couchée, ses tableaux reflètent sa grande douleur physique et spirituelle.

Voilà pourquoi le dernier cycle de VALDET est celui de la « crucifixion ». Pas la crucifixion de Jésus de Nazareth, mais d’un « alter-ego », d’un autre, des autres non divins venus des cieux, mais de simples humains semblables à l’homme quotidien, parce que nous-mêmes, nous nous sentons « crucifiés » en demandant à Dieu, comme Jésus sur la croix : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Dans d’autres formes et d’autres symboles, cette « crucifixion » a été exprimée dans des tableaux se référant aux prisons totalitaires de certains peintres albanais, peints pendant les années 90. Dans ces tableaux, c’est la violation de la liberté, de la crucifixion du corps, crucifixion qui mutile et déforme la figure humaine, des figures qui gardent en elles-mêmes le cri et la révolte inaltérable, se tenant avec dignité devant le lieu du supplice, devant l’échafaud et les inquisiteurs.

“On fait de moi la fable des peuples.

Je serai un lieu commun de l’épouvante.

Mon œil s’éteint de chagrin et tous mes membres ne sont qu’une ombre… »

Livre de Job, Dialogue entre Job et ses amis, 17/ 6, 7, Ancien Testament.

I.

On peut se demander pourquoi Hamidi est venu si tard au cycle de la « crucifixion ». Mais cela se comprend, parce que cette crucifixion il la voit sur le plan personnel et artistique, dans le processus difficile et acharné de la vie et de la création artistique, des chemins d’où peuvent naître la beauté et la perfection, celle qu’on appelle Art. Donc cette croix représentée de couleurs et de formes différentes parfois sombres et ténébreuses, parfois éclairées de faisceaux lumineux ocre ou rouge-violet, est pour le peintre simplement une métaphore. Si Schubert disait que « ma musique est née dans la souffrance », Hamidi aussi peut périphraser avec son acte pictural. Le Requiem de Mozart, une des œuvres les plus bouleversantes de la musique mondiale, a été créé quand l’artiste était au seuil de la mort, quand il luttait entre la vie et la mort, quand Salieri demandait à Amadeus les partitions pour lesquelles il avait été payé et qu’il composait dans la tourmente et dans son délire… Amadeus les bras ouverts dans son lit, ses doigts battant l’air sur le rythme d’une musique sacrée, semblait être crucifié, alors que dans l’apothéose de la douleur s’échappait le cri de la merveille. Il est important de comprendre cette « crucifixion » figurative du peintre, cette sémiologie ou plutôt le portrait qui nous emmène vers le message et la pensée du peintre.

II.

« Une nuée se dissipe et s’en va.

Voilà celui qui descend aux enfers pour n’en plus remonter !

Il ne fera plus retour en sa maison,

son foyer n’aura plus à le reconnaître.”

Livre de Job, Dialogue entre Job et ses amis. 7/9, Ancien Testament.

Avant de fuir les frontières des ténèbres, Valdet Hamidi s’appelait Valdet Kuçi. Etant donné que sa vie était menacée, il dut changer son identité, mais non devenir un autre.

Il y a des années et des décennies même qu’il n’a pas parlé de sa fuite, ce périple que sa mémoire n’a pas oublié. Voyage avec la hantise d’être poursuivi et relégué.

Des années sous le poids de la Croix.

Cet homme était marqué pour être abattu comme le sont les arbres d’une forêt maudite. Et cet affrontement interminable avec la croix, il l’a gardé dans ses entrailles, dans sa conscience et son inconscience. C’était le temps de la « jeunesse de plomb » des pluies de cendres… Temps des rêves refoulés et interdits. En Occident, après 40 ans de création, le thème de la « crucifixion » est apparu chez lui brutalement. Le condamné a voulu en parler par ces images qui dormaient depuis longtemps au fond de lui.

III.

“Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée. Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »

Evangile selon Matthieu, Le sel et la lumière, 14, 15, 16, Nouveau Testament.

Là-haut, sur la croix, comme Jésus. Voilà le leitmotiv d’une époque. C’est par là que les orages sont passés, les déluges… Ses yeux ont vu la chute des cieux. Dans ses tableaux coulait du noir. Là, le deuil a frappé longtemps. Une liturgie funèbre. Et l’artiste souffrait là-haut, les mains clouées, sans pouvoir faire quelque chose pour son peuple.

Lui aussi, comme eux, vivait la crucifixion. Une douleur sans fin dans sa solitude. Mais à l’intérieur de lui l’espoir brûlait comme une flamme chez De La Tour. Le pinceau était son arme de la résistance et de la mémoire. Pour que même le silence parlant avec des couleurs de la terre, imprègne la scène.

Le silence avec la couleur muette des yeux fermés, où les jours, les mois, les années et les saisons sont aussi crucifiés.

Les saisons de non-retour, de non-création, des tableaux commencés mais inachevés, effacés et recommencés encore, tache après tache, ligne après ligne, pour créer son corps dénudé, le corps du frère, du voisin, de l’ami, pendant que sur la terre natale, trois mille kilomètres plus loin, les gens semaient les larmes, les morts et le feu, des hommes qui au crépuscule allumaient les torches de la colère et de la fureur.

« Pourquoi me pourchassez-vous, comme Dieu ?

Seriez-vous insatiables de ma chair ?

Ah ! si seulement on écrivait mes paroles,

si on les gravait en une inscription !

Avec un burin de fer et du plomb,

si pour toujours dans le roc elles restaient incisées !

Livre de Job, Dialogue de Job avec ses amis, 19/ 22, 23, 24, Ancien Testament.

Pourquoi ?

Il semble que cette question est fondamentale dans l’existence humaine, parce qu’elle est là depuis la naissance de l’homme. Et cela, parce que le Mal veille sur chaque pas de l’espèce humaine. Les utopistes ont tenté de dépasser cela depuis la Cité de Soleil de Campanella ou Utopia de Thomas Moore, ainsi que des autres écrits des utopistes du monde entier. Mais la réalité et l’histoire ont contredit le paradis promis et rêvé, prêché désespérément. Voila pourquoi dans son œuvre, cet artiste essaye non de donner une réponse à cette question mais de la poser, de lui donner forme, de l’incarner artistiquement, donc de poser lui-même la même question : Pourquoi ? Pourquoi cette violence, ce déchirement jusqu’à la démence et la profanation. C’est une question de l’artiste sur la société à travers son œuvre. Van Gogh sentait et souffrait d’être marginalisé et exclu du cercle des artistes réputés de son époque. Ses œuvres ne se vendaient pas, son frère les achetait et l’aidait avec de l’argent pour qu’il survive. Mais l’artiste était certain du génie de son art. Et souvent il posait la même question : Pourquoi ?

La même question posait aussi Arthur Rimbaud, que les « parnassiens » avaient exclu de leur cercle. Pendant les cinq années de sa création, l’auteur des Voyelles et du Bateau Ivre, des Illuminations et d’Une saison en enfer, s’est senti abandonné et rejeté. C’est pourquoi il a pris les routes du monde, errant dans les déserts d’Arabie et d’Afrique, jusqu’à ce qu’il revienne pour mourir dans son pays. Il a erré comme le disciple de Jean-Baptiste.

La question « Pourquoi ? » est donc essentielle pour l’artiste, depuis l’époque de Socrate et d’Homère. Et cette interrogation est évidente dans l’œuvre de Valdet Hamidi et particulièrement dans son cycle de la « crucifixion ». Pourquoi ? L’auréole du crucifié est livide, sans lumière, sans illumination. Elle est pâle, comme une lune abandonnée, comme un soleil assassiné…

Valdet Hamidi

Expositions personnelles :

De 1979 à 1981 : A Bruxelles, différentes expositions dans les galeries suivantes : AGORA, N, L’ANGLE AIGU, L’ŒIL...

En 1982 : En Allemagne : « Hommage à Rimbaud » à Stuttgart, puis exposition au Musée Rimbaud à Charleville-Mézières.

En 1983 : Installation à Paris. Exposition dans l’atelier de Levallois-Perret, à la galerie ARTE VIVA puis « Galerie 67 ».

De 1985 à 1992 :
- Exposition à la galerie MONTI-CURI et à la galerie LAURENT TELLIER.
- Exposition au Salon d’Automne du Grand-Palais, au Centre Matisse à l’Unesco.
- A l’Hôtel de ville Groslot à Orléans, exposition patronnée par le ministre des Transports, J. Dufiaque.

De 1992 à 1995 : Exposition au Château du Marais (dans l’Essonne). Exposition à Orly, (aéroport). Salon de la Palette d’Argent à Bruyères-le-Chatel. Exposition à Orly (aéroport). Salon de la Palette d’Argent à Bruyères-le-Chatel.

De 1996 à 2011 :
- ART ENSEMBLE à Marcoussis.
- Exposition au district de Limours.
- Exposition à la Galerie JUTTA à Paris.
- Exposition au Musée de l’Armée de l’Air à Bruxelles.
- Exposition à la GALERIE DE L’ETOILE à Paris 17ème.
- Exposition collective à l’occasion de la sortie du livre : Quinze ans de peinture contemporaine vue par Dominique Stal.
- Exposition – Ateliers SENEC’ART ; Exposition – Galerie VANURA, Versailles,
- Exposition - Galerie Septentrion, Marcq-en-Barœul, et plusieurs autres expositions.


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